Le gaz rend les marchés incandescents

Fabrice Anselmi et Xavier Diaz
La volatilité des prix est sans précédent sur le marché européen, suspendu aux livraisons de la Russie.

Le marché du gaz est sens dessus dessous. Ses cours ont bondi de 60% en deux jours sur le marché européen à Rotterdam, avant de perdre mercredi une partie du terrain gagné après des déclarations mal interprétées de Vladimir Poutine. Les contrats TTF novembre 2021, qui avaient déjà gagné 20% mardi, se sont envolés de près 40% mercredi à 161,50 euros/MWh, avant un repli final de 7% à 108,20 euros/MWh selon Bloomberg - avec un creux à 15 euros/MWh à cause d’une erreur de trading sur l'un d'eux. Le prix spot a gagné 10%, à 127 euros/MWh, après avoir également frôlé 160 euros/MWh. L’indice de référence britannique équivalent a gagné jusqu’à 39%, à un niveau sans précédent de 408 pence/thermie (100.000 British thermal unit, Btu), avant de rechuter à 273 pence/thermie (-7,4%).

La crise de l’offre de gaz touche désormais toute l’Union européenne (UE), dont les gouvernements tardent à prendre des mesures rapides pour protéger l’économie. La commissaire européenne chargée de l’énergie, Kadri Simson, a déclaré que le bloc prévoit de réviser les règles du marché du gaz d’ici à la fin de l’année pour empêcher la flambée des coûts de l’énergie d’étouffer la reprise économique. La France, l’Espagne et d’autres pays européens ont appelé mardi le bloc à prendre des mesures urgentes pour amortir le coup de la flambée des prix du gaz, et également à enquêter sur les causes de cette flambée.

Les marchés mondiaux du gaz et du charbon se sont resserrés en ce début de saison de chauffage pour l’hémisphère nord, alors que les stocks de gaz sont à leur plus bas niveau saisonnier depuis plus d’une décennie. Cette situation est accentuée dans le nord de l’Europe, où les températures sont inférieures aux normales saisonnières. Mais d’autres facteurs sont à l’œuvre. Les approvisionnements en provenance de Russie sont limités, et la concurrence mondiale amène les principaux exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL) à l’acheminer vers l’Asie, plus habituée à payer plus cher. La Chine où la pénurie d’énergie s’est aggravée ces dernières semaines en raison de la faiblesse des importations de charbon en provenance d’Australie, traditionnellement son principal fournisseur mais avec lequel les relations sont difficiles, a réorienté ses approvisionnements vers le marché du gaz.

«Sur les marchés à terme, il est probable que les grands électriciens européens anticipent une hausse durable : le prix du charbon monte, comme celui du carbone, et si l’on investit dans de nouveaux moyens de production, ce sera probablement dans des centrales thermiques à cycle combiné gaz (CCCG) car les délais de construction sont courts, et car la taxonomie européenne pourrait retenir le gaz et le nucléaire comme énergies de transition, analyse Jacques Percebois, professeur à l’Université de Montpellier. Comme tous les pays veulent constituer des stocks stratégiques avant l’hiver, le seul espoir de détente vient d’une augmentation des livraisons russes.»

Marchés extrêmement volatils

Mercredi, Nord Stream et Nord Stream 2 auraient aussi obtenu un coup de pouce dans leur lutte contre les règles de l’UE qui soumettent tous les gazoducs nouveaux et existants impliquant des fournisseurs étrangers aux exigences d’ouverture du marché de l’énergie européen. Mais on ne sait toujours pas quand pourra commencer l’approvisionnement via Nord Stream 2, le nouveau pipeline controversé en provenance de Russie. «Celle-ci a pu réduire l’acheminement via ses gazoducs en service pour empêcher l’Europe de reconstituer ses stocks, et l’obliger à constater la nécessité de Nord Stream 2», remarque à propos de ce retard Christian Gollier, professeur à la Toulouse School of Economics (TSE) et président de l’European Association of Environmental and Resources Economists.

Ce sont justement les déclarations du président russe concernant une augmentation des livraisons de gaz afin de stabiliser les prix de l’énergie en Europe qui, dans ce contexte d’extrême volatilité, ont soudainement fait reculer les contrats à terme après une semaine de gains ininterrompus. Vladimir Poutine aurait surtout nié toute responsabilité dans la flambée actuelle des prix, en expliquant que la société Gazprom avait déjà acheminé plus de gaz que d’habitude via l’Ukraine cette année, sans pour autant en promettre plus pour les trois mois à venir.

Industries à l’arrêt

Le bond des prix du gaz en Europe commence à se faire sentir dans l’industrie. Alors que certaines usines ont déjà réduit leur production au Royaume-Uni ces dernières semaines, les entreprises européennes dans les secteurs à forte consommation d’énergie, comme dans la chimie, sont à leur tour contraintes de le faire. Le producteur d’engrais allemand SKW a annoncé la réduction temporaire de 20% de la production d’azote dans une de ses usines en raison de la forte hausse des prix de l’énergie qui ne la rend plus rentable. Ses dirigeants ont averti qu’un arrêt total de production se profilait si le gouvernement n’intervenait pas.

Toujours dans le secteur de l’agrochimie, le britannique CF Industries avait déjà stoppé la production d’engrais dans deux usines le mois dernier. L’autrichien Borealis et le norvégien Yara International ont aussi réduit leurs opérations. En Chine, Pékin a dû imposer une réduction de production dans les industries les plutôt intensives en énergie. Au-delà du choc sur l’inflation, la crainte désormais est que cette flambée des coûts du gaz ne ralentisse le rythme de la reprise.