Ferghane Azihari, essayiste et analyste en politiques publiques

« Le bitcoin redonne le pouvoir aux épargnants »

Interview de Ferghane Azihari, essayiste et analyste en politiques publiques, délégué général de l’Académie libre des sciences humaines
Ferghane Azihari

Les bitcoin maximalistes se sont réunis à Biarritz les 26 et 27 août derniers à l’occasion du salon Surfin Bitcoin, leur grand raout annuel à la gloire de la reine des cryptomonnaies. Au programme, plusieurs table-rondes sur les enjeux du secteur, réunissant des experts de tous profils, aussi bien de la finance traditionnelle que de celle dite « décentralisée » (DeFi).

Parmi les points abordés, l’économie a occupé une place de choix. Et pour cause : les bitcoin maximalistes s’inscrivent dans un courant libéral, prônant la moindre intervention de l’Etat et des banques centrales. Au-delà de l’aspect purement spéculatif du bitcoin, beaucoup s’y intéressent pour ses fonctionnalités. Ils y voient un moyen de gagner leur indépendance monétaire et de s’affranchir des politiques des Etats, qui en fonction de leur usage de la planche à billets peuvent dévaluer leur monnaie.

Ferghane Azihari est de ceux-là. Essayiste et analyste très critique des politiques publiques, il a pris le micro sur la scène du Surfin Bitcoin pour défendre la vision des économistes de l’école autrichienne. Pour ces libéraux, l’épargne n’est pas un risque pour l’économie, comme l’estiment les keynésiens. Au contraire. Explications avec Ferghane Azihari.

Lors de votre intervention au Surfin Bitcoin, vous évoquiez la méfiance de l’Etat envers l’épargne. Sur quoi reposerait-elle ? 

Le courant économique dominant dans les sociétés modernes est le keynésianisme. Les keynésiens estiment que le moteur de la prospérité est la consommation et se méfient de l’épargne qui, lorsqu’elle serait « excessive », provoquerait des crises. La thésaurisation est pour eux un mal qu’il faut réduire grâce à la confiscation, l’inflation et des taux d’intérêts bas.

Pour ma part, je trouve plus convaincante l’explication des économistes dits autrichiens, qui attribuent les crises financières à une émission anarchique de crédits alloués à des entreprises non rentables - processus que tendent à encourager les banques centrales. Dans ce cas, la purge est inévitable. En maintenant artificiellement en vie des entreprises non rentables, on prolonge des périodes de faible croissance de la productivité en faisant obstacle à la réallocation des facteurs de production.

Bien que cela soit politiquement difficile, il faut réhabiliter l’idée de faillite. Au lieu de cela, l’Etat préfère gaspiller les ressources publiques en entretenant un nombre important d’entreprises zombies. 

L’intervention de l’Etat a pourtant été cruciale pendant la pandémie…

Ce n’est pas l’Etat qui a sauvé l’économie mais l’abondance d’épargne sur les marchés financiers que les gouvernements ont capté (par l’emprunt) pour financer l’arrêt de nos sociétés. Or, je vous rappelle que l’on accuse depuis des années les Européens de trop épargner, de sorte que les politiques monétaires des banques centrales ont jusqu’ici consisté à punir l’épargnant par l’application de taux d’intérêts nuls, voire négatifs. Je suis donc tenté de vous rétorquer que nos sociétés auraient été plus résilientes face à l’imprévu si l’épargne eut été encouragée depuis le début plutôt que pénalisée. 

"L’Etat viole le contrat social à chaque fois qu’il utilise le faux-monnayage"

Est-il vraiment possible de relancer la croissance tout en stimulant l’épargne ? 

La thésaurisation est une bonne chose. Bien sûr, l’épargne active, dans les entreprises, dans ce qu’on appelle l’économie réelle, est mieux que l’épargne passive. Mais une épargne passive est mieux que pas d’épargne du tout ! L’épargnant est un héros qui renonce à des jouissances immédiates et qui, ce faisant, allège la demande de richesses en permettant à son concitoyen de bénéficier de prix plus bas. De plus, il démultiplie, par sa modération, la capacité de son pays à investir dans l’innovation et la croissance. L’idée qu’il faut nécessairement de l’inflation pour favoriser la croissance ne correspond à rien. N’oubliez jamais que la révolution industrielle en Europe s’est épanouie dans un contexte d’inflation quasi-nulle tout au long du XIXe siècle, qu’on désigne souvent comme l’âge d’or de l’étalon-or classique.

C’est la deuxième fois que vous participez au salon Surfin Bitcoin. Quelle place peut jouer ce crypto-actif dans l’économie ? 

Le bitcoin est une réaction à la fin de l’étalon or, qui a permis aux Etats de pratiquer le faux-monnayage à une échelle jamais vue auparavant. Il redonne le pouvoir aux épargnants en cela qu’il est administré par un protocole informatique qui promet qu’il n’y aura jamais plus de 21 millions d’unités en circulation. On a tout à gagner d’une monnaie non susceptible d’être falsifiée par qui que ce soit. La création monétaire illimitée finit par dévaluer la devise. Et l’Etat viole le contrat social à chaque fois qu’il utilise le faux-monnayage car il viole la propriété des citoyens qu’il est pourtant censé garantir et contrevient à la fonction de réserve de valeur qui est traditionnellement dévolue à la monnaie.

"Le marché est mieux placé pour édicter des standards (...)  que des législateurs et des bureaucrates qui, non seulement n’y connaissent rien, mais ne sont pas toujours bien intentionnés."

Pour pleinement jouer ce rôle, le bitcoin n’a-t-il pas besoin de plus de régulation ? Le sujet clive toujours beaucoup l’écosystème…

C’est un faux débat. La question n’est pas tant de savoir s’il faut réguler, mais plutôt « qui » doit réguler. Le marché est mieux placé pour édicter des standards qui correspondent aux aspirations des usagers que des législateurs et des bureaucrates qui, non seulement n’y connaissent rien, mais ne sont pas toujours bien intentionnés.

Pour autant, il est vrai qu’il n’y a pas encore assez d’autorégulation. Le secteur est jeune. Les professionnels doivent être plus exigeants et le secteur doit continuer à se structurer, notamment autour d’associations professionnelles ou de cabinets d’audits, capables d’édicter des normes ambitieuses permettant de distinguer les commerçants honnêtes des charlatans. C’est un processus d’apprentissage long et laborieux qu’il faut respecter. Mais le secteur a tout intérêt à s’y adonner pour être crédible auprès du grand public.

Comme beaucoup de participants au Surfin Bitcoin, vous vous revendiquez « bitcoin maximaliste ». Qu’est-ce donc qu’un maximaliste ? 

Les bitcoin maximalistes estiment que le bitcoin est la crypto-monnaie la plus aboutie et la seule qui soit vraiment digne d’intérêt. Je tends à partager cet avis aujourd’hui, même si je pense que le bitcoin gagne toujours à être concurrencé par d’autres actifs, afin que la communauté qui l’administre soit toujours incitée à perfectionner son fonctionnement.