L’affaire Greensill poursuivra longtemps Credit Suisse

Franck Joselin
La banque a informé ses actionnaires que les litiges liés au remboursement des fonds Greensill pouvaient prendre encore cinq ans.

Credit Suisse est loin d’avoir soldé l’affaire Greensill. La fondation Ethos et plusieurs caisses de retraite ont déposé une résolution pour l’assemblée générale de la banque du 29 avril afin qu’«un contrôle spécial» soit effectué pour éclaircir la manière dont elle a été entraînée dans la faillite du spécialiste de l'affacturage. Credit Suisse considère de son côté qu’un tel contrôle lui serait «préjudiciable» et qu’«une divulgation supplémentaire en la matière nuirait en particulier au résultat des processus de recouvrement».

La banque a tout de même adressé lundi à ses actionnaires une réponse circonstanciée à la demande d'information faite par la fondation. On y apprend notamment que l’affaire pourrait traîner encore plusieurs années. Ethos, de son côté, ne compte pas en rester là.

Les fonds Greensill, distribués par Credit Suisse auprès de 1.200 de ses clients institutionnels ou «qualifiés», étaient composés de créances titrisées assurées avec une assurance-crédit souscrite auprès de Tokio Marine et d’autres assureurs. Or, Tokio Marine avait annoncé en février 2021 n'avoir pas renouvelé sa police auprès de Greensill. Dès lors, la société financière n’était plus en mesure d’assurer ses transactions et de poursuivre son activité. Credit Suisse a donc commencé à liquider les titres dans les fonds et à rembourser ses clients.  «Au cours de la liquidation, il est apparu que certains débiteurs n’étaient pas en mesure de payer les créances sous-jacentes aux titres à la date d’échéance», explique la banque dans la réponse à ses actionnaires.

A ce jour, Credit Suisse a remboursé environ 6,5 milliards de dollars (5,9 milliards d’euros) aux souscripteurs des fonds Greensill sur un total de 10 milliards. Mais pour les sommes restant à recouvrer, «nous nous attendons à ce qu’un litige soit nécessaire pour faire valoir les créances contre les débiteurs individuels et les compagnies d’assurance, ce qui peut prendre environ cinq ans», déclare la banque.

Ces litiges apparaissent inévitables car lundi, Tokio Marine a communiqué pour la première fois publiquement sur l’affaire. La société d’assurance japonaise «a informé aujourd'hui les contreparties que ces polices et les obligations connexes sont nulles», peut-on lire dans son communiqué. Et ce à cause de plusieurs manquements «frauduleux» de Greensill pour lesquels des éclaircissements avaient été demandés et jamais obtenus. La société rajoute même qu’elle «ne voit pas la nécessité d'ajuster (ses) prévisions financières pour l'exercice 2021» et qu’elle n’anticipe actuellement «aucun impact significatif sur (ses) finances pour l'exercice 2022 et au-delà». En clair, Tokio Marine n'a prévu aucun remboursement à Credit Suisse concernant les titres détenus par Greensill, les contrats d'assurance étant caducs du fait de la fraude.  

Ethos enfonce le clou

Malgré les précisions apportées par Credit Suisse, qui soutient que des mesures ont été prises pour que ce type d’affaire ne se reproduise pas, cela n’a pas suffi à Ethos. Dans une réponse publiée lundi, la fondation considère qu’«il semble pour le moins étrange que le conseil d’administration [de Credit Suisse] n’ait eu connaissance des difficultés de Greensill qu’en février 2021, comme l’affirme la banque». La fondation estime que «plusieurs signaux auraient pu l’alerter bien avant, tels que l’annulation de son entrée en Bourse prévue au dernier trimestre 2020 ou le fait, comme l’avaient rapporté des médias, qu’aucun grand cabinet d’audit n’avait alors accepté de reprendre le mandat d’auditeur de Greensill».

La fondation relève par ailleurs que Credit Suisse a refusé de faire vérifier certaines de ses réponses par un réviseur indépendant. Cet examen constituait une condition préalable au retrait de la résolution en AG. Ethos a donc décidé de maintenir sa demande de contrôle spécial. «Les actionnaires décideront ainsi lors de l’assemblée générale du 29 avril prochain s’ils souhaitent que les réponses apportées par Credit Suisse soient revues par un expert indépendant désigné par un juge», déclare Ethos. L’AG de Credit Suisse, même si elle ne se tient pas en présentiel, risque d’être mouvementée.