La victoire démocrate au Sénat américain met les taux sous tension

Les marchés anticipent un déficit budgétaire accru sans nécessairement les hausses d’impôts. Les rendements à 10 ans s'installent au-dessus de 1%.
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Les deux sièges en jeu au second tour des élections sénatoriales de Géorgie ont été gagnés par le parti démocrate qui reprend ainsi le contrôle de la chambre haute et donc du Congrès des Etats-Unis. Dans deux scrutins très serrés, le candidat démocrate Raphael Warnock s’est imposé face à la républicaine Kelly Loeffler, tandis que le jeune Jon Ossoff (33 ans) a devancé le républicain David Perdue.

Avec ce coup double des démocrates, le Sénat sera divisé entre 50 parlementaires de chaque camp mais avec une voix prépondérante pour la vice-présidente élue Kamala Harris donnant de facto la majorité au parti de Joe Biden, qui contrôle déjà la Chambre des représentants. Dans ce traditionnel bastion républicain, «c’est la grande surprise de ce début d’année, mais il ne faut pas complètement extrapoler sur la marge de manœuvre du futur président, estime Thomas Costerg, économiste US chez Pictet WM. Les sénateurs centristes Joe Manchin (Virginie-Occidentale) et Kyrsten Sinema (Arizona) ont annoncé qu’ils ne voteront pas une modification de la ‘filibuster rule’ qui permet de bloquer la plupart des projets de lois sans la super-majorité de 60 voix.» Ce cadre bloquerait effectivement un certain nombre de réformes (sécurité sociale, salaire minimum, immigration, santé, armes, etc.), «et ces deux sénateurs seront effectivement clés pour les questions budgétaires, notamment pour bénéficier une fois par an de la procédure de ‘Budget Reconciliation’ qui ne nécessite qu’une majorité simple», précise Bastien Drut, stratégiste chez CPR AM, pour qui le remplacement de Mitch McConnell (républicain) par Chuck Schumer (démocrate) en tant que leader du Sénat redonnera la main aux démocrates (également leaders à la Chambre avec Nancy Pelosi) sur le calendrier législatif : «Un point important car Mitch McConnell a plusieurs fois enterré des projets de loi qui avaient pourtant une majorité de soutiens au Sénat…»

Déficits budgétaires

«Avec le plan de 900 milliards de dollars adopté fin décembre, entre les 500 milliards voulus initialement par les républicains et les 2.000 milliards souhaités par les démocrates, l’écart à combler est devenu moins important sur ces sujets de stimulus budgétaire, mais ça représente encore 5% du PIB, ce qui ajouterait peut-être 3% à 4% de déficit sur l’année», estime Gilles Moëc, chef économiste d’Axa IM. La nouvelle situation devrait en effet permettre aux démocrates de passer en 2021 un nouveau plan de soutien, avec notamment les aides aux Etats et collectivités exclues du plan adopté fin décembre (environ 200 milliards de dollars) et une extension des programmes de chômage exceptionnels PUA (travailleurs indépendants) et PEUC (personnes en fin de droits prolongés de 13 semaines en plus des 26 normales) maintenus jusqu’à mi-mars. «Et également un plan de relance, même si ce sera peut-être moins que les 2.000 milliards chiffrés dans le programme initial de Joe Biden, poursuit Bastien Drut. Voire des hausses d’impôts qui pourraient être plus limitées (que le passage de 21% à 28% annoncé pour l’IS) et ciblées, par exemple avec la mise en place d’un impôt minima qui pénaliserait davantage les entreprises technologiques.»

Thomas Costerg estime que la croissance américaine pour 2021, anticipée entre +4,2% et +4,7% selon les prévisionnistes, pourrait du coup gagner +0,5% supplémentaires, «mais sans compter certains risques, notamment celui que Joe Biden impose des restrictions plus strictes face à la récente escalade du coronavirus»

Pour Gilles Möec, ce tournant politique pourrait surtout concerner les programmes à plus long terme : «Si jamais devaient passer les programmes sur les infrastructures (1.300 milliards sur dix ans ou 0,7% de PIB par an), sur la transition énergétique (1.700 milliards sur dix ans ou 0,8% de PIB par an) et sur l’extension de l’ObamaCare (700 milliards sur dix ans ou 0,4% de PIB par an), ce sont près de 2% du PIB de dépenses publiques supplémentaires qui changeraient la trajectoire de la dette publique, en valeur absolue et, selon la croissance induite et la capacité à faire passer des hausses d’impôts, en valeur relative.» Attention, «Joe Manchin a déjà annoncé qu’il ne voterait pas les mesures démocrates les plus progressistes comme les hausses d’impôts annoncées pour la deuxième partie du mandat ou le programme sur la transition énergétique, rappelle Thomas Costerg. Surtout, le temps que le Congrès va passer à négocier des plans de soutien à court terme sera perdu pour négocier des programmes structurels, et les élections de mi-mandat (2022) font souvent l’objet de revirements aux Etats-Unis…»

Cette nouvelle situation politique «n’est pas un laissez-passer gratuit, résume Jack Janasiewicz, gérant spécialisé chez Natixis IM Solutions. Ce pourrait être exactement ce que le médecin a prescrit : suffisamment pour stimuler davantage ; pas assez pour faire monter les impôts».

US Treasuries 10 ans vers 1,20%

Le déficit américain 2021, planifié par le Congrès à 1.800 milliards, serait augmenté de la moitié des 900 milliards du plan de fin décembre (l’autre moitié était financée par des fonds inutilisés du Cares Act), et donc potentiellement de 1.000 milliards autour de 3.300 milliards (après les 3.800 milliards de 2020). C’est ce que les marchés ont joué mercredi avec un taux US Treasury 10 ans passé de 0,95% à 1,05%. Les analystes voient cette tendance se poursuivre progressivement dans l’année jusqu’à 1,20% ou 1,30%, sans inquiéter la Fed au moins jusqu’à 1,50% si cela n’inverse pas les perspectives d’inflation. Cette dernière, qui aura la capacité d'intervenir sur la courbe si besoin, a d’ailleurs déjà prévu de racheter près de 30% des nouvelles émissions au rythme de 80 milliards par mois, même si cela reste beaucoup moins que la Banque centrale européenne (BCE) qui a la contrainte supplémentaire de contrôler les courbes de taux de 19 pays.