«La situation est très différente de la crise de 2008»

Propos recueillis par Amélie Laurin
Alain Laurin et Olivier Panis, analystes chez Moody's, jugent les banques françaises suffisamment armées face à une montée des créances douteuses, mais elles n'échapperont pas à un ralentissement de l'économie européenne.
European Banking Authority (EBA)

Agefi : Le coronavirus peut-il engendrer une crise de confiance envers le système bancaire ?

Alain Laurin : Le risque sanitaire crée un risque économique dont l’ampleur est sujette à une grande incertitude. En revanche, la situation est très différente de la crise financière de 2008.  A l’époque, la défiance venait de « l’intérieur du système bancaire ». On se posait des questions sur les expositions des banques et leur santé. La crise actuelle est exogène au système bancaire. Les investisseurs ont une idée assez précise de la qualité des banques et de leurs risques. S’agissant des grandes banques françaises, on doit rappeler qu’elles sont très diversifiées, exposées à tous les secteurs et géographies. C'est un facteur de résilience mais cela ne les protège pas totalement, notamment en cas ralentissement conjoncturel marqué et généralisé.  

L'Agefi :  Y a-t-il un risque de liquidité pour le système bancaire ?

A. L. : La Banque centrale européenne (BCE) a indiqué ce jeudi qu’elle ne voyait pas de signes matériels de tensions sur la liquidité. Le ratio LCR (liquidity coverage ratio) des banques est le résultat d’un stress de liquidité à un mois et aujourd’hui, les Françaises sont bien au-dessus du minimum réglementaire de 100% (avec par 125 % chez BNP Paribas à fin décembre, ou plus de 110 % chez BPCE, ndlr). Je note que l’autorité prudentielle européenne (EBA, ndlr) autoriserait les banques à déroger à l’exigence réglementaire en cas de tension.

Les banques pourront-elles néanmoins se refinancer sur les marchés ?

Olivier Panis : Comme à leur habitude, elles ont anticipé en début d’année leur programme de financement annuel, profitant de conditions de marché très favorables (lire l'encadré). Fin février, les grandes banques françaises avaient en moyenne déjà réalisé environ 40 % de leur programme 2020. Ces plans résultent d’une hypothèse de croissance de l’activité. Le risque éventuel de liquidité à moyen terme diminuerait mécaniquement si les banques devaient réduire leur production de prêts en raison d’un ralentissement de l’économie européenne, lié au coronavirus. Moody’s a déjà revu sa prévision de croissance pour l’Italie à -0,5% en 2020 (contre +0.50% envisagé en début d’année).

A. L. : N’oublions pas que les banques ont encore la capacité d’aller chercher des financements supplémentaires auprès de la BCE.

Craignez-vous une flambée du risque de crédit ?

A. L. : Flambée non, hausse des NPL (prêts non-performants) certainement. Mais l’ampleur de cette hausse dépendra in fine des mesures fiscales prises par les Etats en soutien des entreprises et des ménages, dont la solvabilité peut se détériorer gravement. On peut espérer que ces mesures permettront d’éviter un phénomène de contagion des agents économiques vers les banques. Néanmoins, il y aura forcément des défaillances d’entreprises ou de particuliers, ce qui entraînera une hausse du coût du risque. Mais nombre de banques peuvent se prévaloir de niveaux de sinistralité historiquement bas et peuvent donc absorber une remontée du provisionnement. On peut noter que le cadre d’action de la BCE en matière de NPL lui donne une certaine marge de manœuvre qui sera mise à profit pour faciliter la gestion des risques et ses conséquences sur les ratios de capital. La banque centrale autorisera les banques à puiser dans leurs coussins de capital, qui rempliront ainsi leur rôle d’amortisseur de chocs.