Art contemporain

La ruée sur l’art touche à l’irrationnel

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Le premier semestre 2014 est historique en termes de résultats de ventes, portant les records à des sommets inégalés
Les stars de l'art contemporain poursuivent une ascension de prix défiant la logique et l'élan asiatique conforte le phénomène
DR, La meilleure adjudication de l’année revient à Barnett Newman qui a établi un nouveau record à 54 millions d’euros pour « Black Fire I », 1961.

5,2 milliards d’euros d’œuvres d’art se sont vendues aux enchères sur les six premiers mois de l’année, un chiffre record qui ajoute 3,7 milliards aux performances enregistrées par les sociétés de ventes à travers le monde il y a dix ans. La ruée sur l’art fait progresser les prix de 12 % cette année et de 232 % à l’échelle de la décennie. A New York et Londres essentiellement, le segment haut de gamme – celui des œuvres millionnaires – n’en finit pas d’enfler.

Quels artistes alimentent ce pallier haut de gamme ? Faute de chefs-d’œuvre anciens en circulation – ils sont rares –, ce sont les artistes modernes, d’après-guerre et les contemporains qui se révèlent être les plus rentables pour les maisons de ventes.

Top cinq.

Cette année, les sommets de Juan Gris ou de Claude Monet restent cependant en deçà de ceux atteints par des artistes plus récents. Les cinq meilleures adjudications 2014 désignent en effet Barnett Newman (nouveau record à 54 millions d’euros pour « Black Fire I », 1961), Francis Bacon (52,3 millions pour « Studies for a Portrait of John Edwards » de 1984 et 45,5 millions pour « Portrait of George Dyer Talking » de 1966), Mark Rothko (42,8 millions pour « Untitled » de 1952) et Andy Warhol (40,6 millions pour « Race Riot », 1964), avant le record du grand artiste moderne Juan Gris.

Surenchère américaine…

Jamais les candidats aux ventes de prestige ne s’étaient montrés si déterminés. Certains acheteurs ont fait preuve d’un acharnement incomparable lors des montées d’enchères, un acharnement faisant fi de la cote « officielle » de l’artiste élu. Aucune logique effectivement dans le nouveau record à 61 millions de dollars de l’Américain Barnett Newman, par exemple. Sa toile « Black Fire I » enterre de 27 millions de dollars le précédent sommet de l’artiste... 27 millions qui représentent aussi, à titre comparatif, le produit de ventes d’œuvres d’art d’un pays tel que l’Autriche en six mois d’enchères.

Une telle surenchère n’est pas un cas isolé. Avec Barnett, elle incarne la puissance d’un marché américain qui valorise ses grands artistes du XXe siècle au niveau des grands impressionnistes et modernes français qui ont longtemps été les jalons du marché haut de gamme.

… sans repères.

Les envolées de prix n’impliquent pas seulement les grandes figures de l’art américain du XXe siècle, mais aussi des artistes vivants, c’est-à-dire des artistes qui produisent toujours aujourd’hui et dont on ne sait comment ils vont évoluer. Le marché des ventes publiques, qui officialise la valeur vénale des œuvres d’art, est entré dans un système spéculatif qui fait sauter au passage quelques verrous de sécurité.

Qui peut affirmer qu’un Jeff Koons vaudra toujours 43 millions d’euros dans 50 ans (43 millions : le prix, frais inclus, du « Balloon Dog (Orange) » vendu en novembre 2013 chez Christie’s) ? A l’heure actuelle, la hiérarchie des cotes dépend moins des systèmes de reconnaissance historique que des effets de visibilité et de marketing.

Le record de 2007 enfoncé.

Sur le premier semestre 2014, les deux artistes vivants les plus cotés aujourd’hui, Jeff Koons et Gerhard Richter, ajoutent à leurs palmarès une adjudication de 28,1 millions pour le premier et de 21 millions pour le second. Ces résultats sont impressionnants, certes. Il ne s’agit pas pour autant des records absolus de ces artistes, dont la cote n’a de cesse de flamber.

Koons et Richter sont deux élus d’un marché contemporain dont l’indice des prix dépasse de 15 % les niveaux atteints au plus fort de l’année 2007 (grande année spéculative). Au final, la cote de l’art contemporain a progressé de 70 % sur la décennie, portée par la place de marché new-yorkaise et par des acheteurs venus des quatre coins du globe.

La Chine n’est pas en reste.

Si le cœur du marché haut de gamme est new-yorkais, l’entrée de la Chine dans la compétition a propulsé bon nombre d’artistes inconnus dix ans plus tôt. Côté chinois, il n’existe pas un mais plusieurs marchés. Le premier, celui des œuvres traditionnelles chinoises anciennes et modernes, reste localisé en Chine. Il ne séduit les collectionneurs occidentaux qu’à de rares exceptions. Le second concerne des artistes contemporains chinois dont les codes iconographiques ne sont pas cantonnés à leur giron culturel. Ces langages artistiques émancipés (souvent critiques) parlent aux amateurs occidentaux. Vendues à Hong Kong, Pékin, Londres et New York, ces dernières œuvres affichent des taux de rentabilité aussi exceptionnels que les meilleurs artistes américains.

En effet, les allers-retours aux enchères d’un Chinois tel que Zhou Chunya peuvent s’avérer aussi fructueux que ceux du leader occidental Jeff Koons. Prenons l’exemple de la toile de Zhou Chunya intitulée « Rock Series (1993) », achetée en 2006 à Hong Kong et revendue cette année au même endroit. Bien qu’éloignée des sujets les plus convoités de Chunya, cette toile a gagné près de 500.000 euros en huit ans (première vente équivalent à 163.000 euros en 2006 puis à 658.000 euros en avril 2014).

Les autres émergents s’éveillent.

Ces progressions de prix phénoménales s’étendent aujourd’hui à d’autres marchés émergents. Les artistes philippins et indonésiens profitent par exemple de la ruée sur l’art asiatique et font leurs armes dans les salles de Singapour, Hong Kong et Shanghai, où Christie’s et Sotheby’s testent leur solidité avant de les envoyer sur des ventes de Londres et New York.

Les résultats du Philippin Ronald Ventura ou de l’Indonésien I Nyoman Masriadi, deux jeunes artistes nés en 1973, sont à surveiller de près dans la compétition mondiale, d’autant qu’ils ont intégré de puissantes galeries occidentales. Les leaders contemporains chinois étant devenus très chers, les collectionneurs se tournent naturellement vers de nouveaux marchés prometteurs avec déjà des cas de reventes spectaculaires, comme celui de I Nyoman Masriadi, dont  la toile « Fatman » est passée de 85.000 euros à 459.000 euros entre 2008 et 2013. Christie’s a testé avec succès l’une de ses toiles à New York en mai dernier : l’acrylique « Bersiap (Getting Ready) » a dépassé largement son estimation optimiste pour une adjudication équivalente à 233.000 euros.

Les acteurs du marché – directeurs d’institutions, galeristes, conseillers, curators, sociétés de ventes – construisent les scènes artistiques incontournables de demain, en tournant leur attention sur l’Asie certes, mais aussi sur la Turquie ou le Brésil.