La rotation sectorielle pourrait repartir après l’élection américaine

Fabrice Anselmi
La revalorisation des valeurs cycliques semble prendre forme, notamment pour les bancaires.
(Max Pixel)

L’écart entre les actions dites «value» et celles de «croissance» s’est un peu réduit après le débat du 29 septembre entre Donald Trump et Joe Biden, comme si les analystes s’étaient rassurés sur le fait que l’issue de l'élection ne souffrira pas de la contestation que les marchés craignaient tant. Entre le 30 septembre et le 7 octobre, les indices Euro Stoxx 600 sur les banques et le tourisme ont regagné 4,6 % quand les équivalents sur les techs ou la santé étaient à 0 % ou moins. Et la tendance ne s’est qu’un peu atténuée après le tweet du président mettant fin à l’espoir d’un plan de relance américain avant le 3 novembre.

« La crise actuelle nous replace dans une politique monétaire non conventionnelle et, avec des taux bas pour à nouveau dix ans, les investisseurs institutionnels vont devoir revenir chercher du rendement sur les actions, rappelle Stéphane Lévy, stratégiste chez Chahine Capital. Le retour vers un peu de sérénité va les aider à reconsidérer les valorisations relatives, comme ils avaient commencé à le faire  fin 2019-début 2020. »

Le début de rotation sectorielle, qui aurait pu mettre certains investisseurs en difficulté, a ainsi été interrompu par la crise du covid-19 qui, pour diverses raisons conjoncturelles, a même redonné du souffle aux valeurs de «croissance» pourtant déjà chères : santé, tech, etc. « Le cynique connaît le prix de chaque chose mais la valeur de rien », lance Mathieu Vaissié, directeur de la recherche de Ginjer AM, en citant Oscar Wilde : « On vit dans un monde économique (trop) complexe : du coup, pour agir, les investisseurs ont besoin de (trop) messages simplifiés – les ‘narratives’ de Robert Shiller – ce qui explique le succès commercial des fonds thématiques et permet de comprendre comment, avec la montée en puissance des  gestions passives, nous pouvons atteindre de tels excès en termes de valorisations. »

Des « price earning ratios » (PE) sur la base des bénéfices anticipés pour 2021 autour de 22 pour les actions européennes de «croissance» contre 10 pour les «value» et 9 pour les «bancaires» montrent des écarts historiques sur dix ans - pendant lesquels la différence moyenne était de 4. « Et c’est encore plus effarant sur les ‘price-to-book’ avec respectivement 2,7 pour la croissance, 0,7 pour la value, et 0,45 pour les bancaires (0,37 en zone euro)», remarque Stéphane Lévy. «Il arrive un moment où on ne peut plus faire l'économie d'un examen objectif des fondamentaux. D'abord raillée puis combattue, la normalisation finit par devenir une évidence », poursuit Mathieu Vaissié, signalant le récent passage à l'achat des brokers anglo-saxons (Barclays, Goldman Sachs, etc.) sur les banques européennes malgré leur faible rentabilité. Le stratégiste évoque aussi le retour des investisseurs : « D’abord les fonds spéculatifs comme Cerberus sur Commerzbank, puis les banques entre elles dans le cadre de fusions-acquisitions bien accueillies (Intesa-Banca IMI, Bankia-Caixa, etc.), et ensuite, de façon plus marginale pour l'instant, les gestions d’actifs obligées d’ajuster leur risque (relatif) face à une asymétrie trop importante. »

Entre sous-valorisation extrême, retour possible des dividendes et des fusions-acquisitions, et l’élasticité des prix très violente quand les marchés vont devoir rattraper – alors tous en même temps - leur retard sur les pionniers, les banques ont un potentiel de rendement certain. « C’est aussi vrai pour les utilities et les télécoms », conclut Stéphane Lévy, dont le fonds momentum a vu s’enclencher dès la fin mai son processus automatique de rééquilibrage entre les styles afin de tendre vers la neutralité quand les marchés basculeront dans ce nouveau cycle.