La monnaie digitale Libra rentre dans le rang

Alexandre Garabedian
Une version plus acceptable aux yeux des régulateurs du projet sponsorisé par Facebook a été présentée jeudi. Le lancement est prévu fin 2020.
Bloomberg

Facebook tire les leçons du tir de barrage qui avait accueilli en juin dernier son projet de monnaie digitale mondiale, le Libra. Pour éviter un veto des régulateurs, l'association Libra, basée en Suisse et qui pilote le projet, a publié jeudi une version moins ambitieuse de sa monnaie fondée sur la technologie blockchain. Elle a aussi déposé auprès des autorités suisses une demande de licence en tant que «système de paiement», pour un lancement prévu fin 2020.

La principale évolution tient à la création de plusieurs monnaies numériques, et non plus d'une seule, chacune adossée à une grande devise (dollar, euro, sterling, etc.). A l'origine, Facebook prévoyait un seul libra assis sur une réserve d'actifs sûrs comme du cash et des emprunts d'Etat. A chaque fois qu'un client aurait acheté du Libra contre de l'euro ou du dollar, l'association aurait créé de la monnaie et accru d'autant la réserve. Voir Facebook et ses associés battre monnaie et remplacer les devises domestiques ? Une perspective insupportable aux yeux des banquiers centraux et des ministres des Finances, soucieux de préserver leur souveraineté monétaire. Certains, comme Bruno Le Maire, avaient menacé d'interdire le Libra. Plusieurs membres fondateurs du projet comme Mastercard, Visa et PayPal, avaient alors préféré jeter l'éponge.
Eviter la création monétaire

C'est pour répondre à ce défaut de conception que le projet prévoit désormais des stable coins par devise. Un LibraEUR serait utilisé en zone euro, un LibraUSD en zone dollar, etc. La valeur de chacune de ces stable coins serait garantie par une réserve de cash et de bons du Trésor émis dans la devise concernée, dans un rapport d'un pour un. Du LibraEUR serait créé ou détruit selon la demande du marché. Il n'y aurait donc pas de création monétaire, mais simplement numérisation de la monnaie, assure l'association.

Le Libra coin prévu à l'origine engloberait ces différentes stable coins, dont le poids respectif pourrait être fixé sur le modèle des droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international. Ce Libra global pourrait devenir un mode de règlement dans les pays qui n'ont pas de stable coin adossée à leur devise nationale.

Il reste encore à convaincre les autorités de l'intérêt de ce nouveau système. Depuis les annonces de juin 2019, plusieurs banques centrales ont lancé des réflexions sur des cryptomonnaies. Ces monnaies digitales de banque centrale ont leur place dans le réseau Libra, indiquait hier l'association. Un «cryptosterling» de la Banque d'Angleterre pourrait par exemple remplacer le libraGBP. Encore faut-il que les objectifs concordent : Facebook vise un usage grand public, en particulier les consommateurs des pays peu bancarisés ou aux économies dollarisées, alors que l'expérimentation lancée récemment par la Banque de France cible les règlements interbancaires.

L'association entend aussi donner des gages en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, autre crainte soulevée par les monnaies digitales privées.

Facebook s'attache enfin à minimiser son poids dans le projet pour répondre aux critiques sur l'hégémonie des Gafa. «Les membres de l'association Libra ont fait un grand pas en avant, s'est réjoui David Marcus, le porteur du projet, sur Twitter. Il a été très gratifiant de voir cette organisation devenir opérationnelle et accroître son indépendance. » Le groupe de Mark Zuckerberg représenterait moins de 10% des financements apportés par les 22 membres de l'association à fin février, selon le dirigeant.