Marché de l'art

La fusion Chine-France saluée par le marché

Artprice.com
La puissance de la Chine a changé beaucoup de choses sur le marché de l'art et nombre de ses artistes atteignent une cote très élevée
La scène française a été marquée par des artistes chinois de premier ordre, aujourd'hui collectionnés tant en Europe qu’en Chine
DR, Zao Wou-ki, promu officier de la Légion d’honneur en 1993, a su imposer son œuvre et a atteint un sommet à 14,6 millions de dollars en 2013 avec un grande abstraction de 1958.

Non seulement son émergence fulgurante a propulsé la Place de marché chinoise devant les Américains, mais elle a également opéré des rattrapages de cote en des temps records pour les grandes figures de l’art moderne et contemporain chinois (Qi Baishi, Huang Zhou, Li Xiongcai, Tang Yin, Zhang Daqian...). Et surtout, elle a permis de redécouvrir un pan important de l’histoire de l’art, celui d’une fusion entre la modernité chinoise et la modernité française.

Rencontre de deux cultures.

Depuis quelques années en effet, les collectionneurs chinois s’intéressent de très près à leurs compatriotes partis faire carrière à Paris durant le XXe siècle. Or, cet intérêt est des plus légitimes puisque les œuvres concernées constituent une avant-garde alternative, un point de rencontre sans précédent entre deux cultures d’excellence. La scène artistique française a été profondément marquée par des artistes chinois de premier ordre, aujourd’hui collectionnés tant en Europe qu’en Chine : citons le modernisme de San Yu, les abstractions de Zao Wou-ki et de Chu Teh-Chun, récemment valorisées à coups de millions aux enchères. Plus doucement, sans faire de bruit, Wang Keping et T’ang Haywen commencent à émerger fermement sur le marché.

Zao Wou-ki, T’ang Haywen et Wang Keping incarnent trois marchés en train de se consolider à des vitesses différentes.

La consécration de Zao Wou-ki.

Né en 1920 à Pékin dans une famille d’intellectuels, Zao Wou-ki descend de la Dynastie Song. Il intègre l’école des Beaux-arts de Hangzhou en 1935 où il étudie les techniques de peinture occidentales et chinoises pendant six ans. Après une première exposition personnelle à Shanghai en 1947, il s’installe à Paris, fréquente l’atelier d’Othon Friesz à l’Académie de la Grande-Chaumière ainsi que l’école des Beaux-Arts.

Emporté dans l’effervescence artistique parisienne de l’époque, Zao Wou-ki côtoie les grands abstraits que sont Sam Francis, Jean-Paul Riopelle, Pierre Soulages, Hans Hartung et Maria Elena Vieira da Silva. En 1951, l’artiste est bouleversé par une exposition de Paul Klee à Bern. Emerveillé par la simplicité fondamentale et la poésie des œuvres qu’il découvre, il digère un nouvel apport qui le mènera vers sa propre abstraction, puisant dans l’héritage oriental et le lyrisme occidental.

Cette synthèse admirable de sa double culture est rapidement consacrée par des expositions et par plusieurs prix et distinctions (il est notamment promu officier de la Légion d’honneur en 1993). Adulé en France, son œuvre s’impose petit à petit en Chine au début des années 80. A la même époque, il était possible d’acheter une toile autour de 5.000 dollars dans une salle de vente en France. Vingt ans plus tard, l’émergence du marché chinois est venue soutenir fermement sa cote et les choses ont bien changé...

Les prix ont flambé, jusqu’à afficher des prix en hausse de 400 % en dix ans (selon son indice de prix calculé entre janvier 2005 et mai 2015). Aujourd’hui, les meilleurs œuvres s’arrachent plusieurs millions à Pékin, Hong Kong, Taiwan et Paris, avec un sommet équivalent à 14,6 millions de dollars pour une grande abstraction de 1958 (vente Sotheby’s Pékin du 1er décembre 2013). Assoiffé d’œuvres de Zao Wou-ki, l’Asie tient désormais plus de 80 % de son marché, contre moins de 12 % pour la France.

La redécouverte de T’ang Haywen.

Face à la hausse de prix fulgurante de San Yu, Zao Wou-ki et Chu Teh-Chun, les acteurs du marché de l’art cherchent activement d’autres artistes importants, restés discrets de leur vivant et sur lesquels  il est temps de faire la lumière. T’ang Haywen (né en 1929 et décédé en 1991) incarne cet artiste confidentiel, plus à la recherche d’expériences profondes que de réussite matérielle, qui arriva en France à peu près à la même époque que Chu Teh-Chun et Zao Wou-ki.

Soutenu par un cercle d’amateurs d’art de son vivant, son œuvre commence à sortir de l’ombre après sa mort, avec deux expositions lui apportant le début d’une reconnaissance, l’une au musée national du Palais de Taipei en 1997 et l’autre au musée Guimet de Paris en 2002. Auteur d’une œuvre d’une incroyable densité, T’ang Haywen a opéré une fusion entre les principes esthétiques et spirituels chinois et une forme d’expressionnisme abstrait occidental. Un catalogue raisonné en cours de préparation (par Philippe Koutouzis) permettra de faire enfin la lumière sur son œuvre et de la revaloriser historiquement.

Sur le marché des enchères, la revalorisation est déjà amorcée, surtout en Chine où les prix grimpent fortement. Les derniers diptyques à l’encre noire vendus à Hong Kong ont explosé leurs estimations, partant entre 40.000 et 50.000 dollars. Les prix sont beaucoup plus bas en Europe où le marché est moins vif. Pourtant, la France et la Belgique regorgent encore d’œuvres à découvrir.

Les prix des acryliques et des huiles sur toile flambent aussi : une toile des années 60 a d’ailleurs quadruplé son estimation début 2015 pour établir le record de T’ang Haywen à près de 440.000 dollars (Untitled, acrylique de 1964/66, vendue chez Sotheby’s, le 20 janvier) à Hong Kong.

Le cheminement de Wang Keping.

Wang Keping n’est pas peintre ni dessinateur, mais sculpteur. Né en 1949 à Pékin, il travaille à Paris depuis plus de 20 ans et reste confidentiel en regard de sa position dans l’histoire de l’art du XXe siècle. En opposition aux canons du réalisme socialiste, il fonde le groupe «  Les Etoiles »  (Xing-Xing) en 1979 avec Huang Ruim Ma Desheng, Zhong Acheng, Li Yongcun,Li Shuang et Qu Leilei. Il se lie aussi à l’époque à un jeune provocateur alors inconnu : Ai Weiwei. En 1979 toujours, la Galerie Nationale d’Art de Pékin refuse leurs œuvres dans une exposition. Les Etoiles n’en restent pas là et organisent leur propre exposition devant le musée. Ce coup d’audace fait le tour du monde, jusqu’à la une du New York Times.

Un an plus tard, les membres des Etoiles sont officiellement invités à exposer dans la même Galerie Nationale de Pékin, mais le groupe s’éparpille peu après l’exposition. Wang Keping est expulsé et choisit la France comme nouveau point d’ancrage. Après des œuvres explicitement politiques – les « Idoles » ou « Silence » –, il travaille le bois dans des formes sensuelles évoquant les totems modernes de Gauguin ou Matisse.

En 2004, Christie’s Hong Kong vend un couple sculpté pour moins de 8.000 dollars. Une bonne affaire car deux ans plus tard, une sculpture de femme part pour 72.000 dollars à New York (Woman, vendue le 31 mars 2006 chez Sotheby’s). A la suite de ces ventes, le marché français commence à se réveiller, proposant des œuvres plus importantes dont les meilleures partent entre 60.000 et 100.000 dollars. Néanmoins, Wang Keping reste confidentiel en Occident, ce qu’il déplore, considérant que les critiques d’art, les journalistes et les musées négligent son œuvre parce qu’elle est en dehors des courants à la mode