Ventes d’œuvres d’art

La France affirme sa place sur le marché mondial

Dans un environnement concurrentiel, l'Hexagone tire son épingle du jeu grâce à la vente de chefs-d’œuvre absolus de l’art des XIXe et XXe siècles
Une réussite révélant à la fois le bon maillage de diffusion de l'information et la puissante attractivité des catalogues de ventes auprès des amateurs étrangers
DR, Andromède, de Rodin, conservé dans la même famille pendant 130 ans puis vendu au triple de son estimation le 30 mai 2017, a achevé sa course à 3,67 millions d’euros (4,099 millions de dollars) chez Artcurial, à Paris.

Place de marché hautement qualitative, la France peine à conserver la primeur dès lors qu’il s’agit de vendre au meilleur prix (le plus haut) les chefs-d’œuvre historiques de ses artistes nationaux, ceux-ci partant généralement se vendre dans les salles de Londres ou de New York. Mais depuis le début de l’année, une quinzaine d’œuvres majeures ont passé le seuil des 2 millions de dollars dans des salles de ventes françaises, une réussite révélant à la fois le bon maillage de diffusion de l’information sur le territoire et la puissante attractivité des catalogues de ventes français auprès des amateurs étrangers.

Ventes mémorables chez Christie’s et Sotheby’s.

Le marché de l’art français reprend des couleurs, avec près de 315 millions de dollars de résultat généré uniquement par la vente des œuvres d’art (hors voitures de collection, mobilier, etc.), soit une hausse de 3,4 % comparé au premier semestre 2016. Au jeu des enchères, une seule vacation bien orchestrée peut faire toute la différence. D’ailleurs, 20 % du résultat français tient en deux importantes vacations opérées en mars puis en juin dernier par Christie’s et Sotheby’s à Paris : une vente triomphale réservée à la dispersion d’œuvres de Diego Giacometti (le frère d’Alberto) issues de la collection du célèbre couturier Hubert de Givenchy (Christie’s, le 6 mars, taux de réussite de 100 %) ; et une vente réservée à la création contemporaine chez Sotheby’s, laquelle enregistrait un sommet absolu pour une vente de ce type dans la capitale française. Dégageant chacune plus de 32 millions d’euros, ces deux ventes témoignent d’une appétence particulière pour les artistes français majeurs des XIXe et XXe siècles, une tendance confirmée par de nouveaux records emportés pour Rodin, Claudel, Soulages et Zao Wou-ki.

Grands classiques.

Depuis dix ans, le marché français se dispute les œuvres de Camille Claudel avec Londres et New York, la grande majorité des œuvres se trouvant encore sur le territoire (63 % des lots de Claudel sont vendus en France pour 34 % du produit de ventes mondial). Au cœur de ce vivier français, certaines sculptures circulent dans une fourchette de prix moyenne de 10.000 à 30.000 dollars, d’autres valant plusieurs millions. Le 11 juin dernier, l’un des sujets les plus convoités de Camille Claudel passait aux enchères chez une société de ventes provinciale, Rouillac au château d’Artigny, à Montbazon (dans l’Indre). L’apparition de La Valse aux enchères, l’une des sculptures les plus prisées dans la création du XIXe siècle, relevait d’une histoire telle que le marché les aime et telle que le territoire français est capable d’en produire encore régulièrement, l’œuvre ayant refait surface après une centaine d’année d’oubli dans une maison de famille de l’Oise. Vendue au double de l’estimation, la sculpture s’envolait pour 1,31 million de dollars, signant un record pour ce sujet sur le territoire français.

Montée en gamme de Drouot.

Ce nouveau record symbolique, puisqu’il fut emporté en province plutôt qu’à Paris, advint peu après deux résultats exceptionnels venus récompenser le mentor de Claudel : Auguste Rodin, dont Paris fête le centenaire de la mort. Une telle commémoration ouvre une période idéale pour soumettre des œuvres de Rodin aux meilleures enchères possibles. C’est ce qui arriva le 22 mars dernier lors d’une dispersion organisée par la société de ventes Fraysse & Associés, avec une sculpture en bronze emblématique, L’Eternel Printemps. Vendue au seuil des deux millions d’euros, L’Eternel Printemps est le meilleur résultat frappé dans l’antre de Drouot depuis le début de l’année 2017, un résultat incarnant le souhait du nouveau président de Drouot Patrimoine, Alexandre Giquello, qui est de faire monter en gamme la maison.

Deux mois après l’adjudication de L’Eternel Printemps, une autre œuvre majeure de Rodin entrait en scène, le marbre Andromède, conservé dans la même famille pendant 130 ans puis vendu au triple de son estimation le 30 mai 2017, achevant sa course à 3,67 millions d’euros (4,099 millions de dollars) chez Artcurial, à Paris. Parmi les quatre autres versions de cette sculpture (dont trois font partie de collections muséales), une œuvre changeait de mains en 2006 pour 2,38 millions d’euros (3,04 millions de dollars), lors d’une vente aux enchères de Christie’s à New York. Le résultat obtenu par Artcurial n’a donc rien à envier à celui obtenu à New York, bien au contraire. En soignant son rayonnement international, Artcurial enregistre désormais 70 % d’acheteurs étrangers sur ses ventes.

Les grands abstraits.

Autre tendance notable : l’année 2017 consacre la grande abstraction française du XXe siècle. Le bilan du premier semestre classe en effet deux toiles abstraites parmi les dix meilleurs coups de marteau français, sous les signatures de Pierre Soulages et de Zao Wou ki.

Le maître de l’outre-noir Pierre Soulages confirmait la montée en puissance de sa cote le 6 juin chez Sotheby’s à Paris, enregistrant un nouveau record mondial à 6,2 millions d’euros (soit 6,8 millions de dollars), un prix au double de l’estimation haute, pour une majestueuse toile bleue datée de 1962 (Peinture 162 x 130 cm, 14 avril 1962, 162 x 130 cm), ravalée l’an dernier chez Phillips à Londres (le 9 février 2016). Que Pierre Soulages, dont les œuvres sont demandées dans le monde entier, obtienne son record sur le sol français à plus de 6 millions prouve l’attractivité du marché français face à Londres. Rappelons que l’indice des prix de Soulages est en hausse de 484 % depuis 2000 et que l’artiste vivant français le plus coté de notre époque bénéficie du soutien de puissantes galeries, dont celle d’Emmanuel Perrotin qui inaugurait justement son nouvel espace tokyoïte le 7 juin avec une exposition réservée au maître du noir (l’exposition se poursuit jusqu’au 19 août 2017 à Tokyo).

Cette vente du 6 juin marque par ailleurs un joli coup double pour Sotheby’s, qui vendait une autre œuvre abstraite réalisée la même année que le Soulages bleu : une puissante toile de Zao Wou Ki cédée pour 3,64 millions d’euros (4,1 millions de dollars), soit au double de son estimation basse. Véritable fer de lance des marchés chinois et français, le prix des œuvres de Zao est en hausse de 833 % depuis 2000. La clé de ce succès phénoménal passe majoritairement par les collectionneurs asiatiques (63 % du produit de ventes de Zao se joue à Hong Kong, près de 11 % à Taïwan et 9 % en Chine continentale), sans omettre une demande enthousiaste dans toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis.

Outre Soulages et Zao Wou-Ki, les grands abstraits Nicolas de Staël, Jean-Paul Riopelle ou Simon Hantaï emportent quelques-uns des meilleurs coups de marteau des ventes parisiennes des derniers mois. Grande capitale de l’abstraction d’après-guerre, Paris multiplie les puissantes enchères sur ce segment de marché en pleine ébullition. La réussite de Soulages témoigne, comme celle de Zao Wou-ki, d’une vitalité et d’un pouvoir d’attraction particulier du marché français cette année, dont la première ressource reste l’art moderne (49 % du résultat), contre 14 % pour l’art du XIXe et 27 % pour un art contemporain alliant la scène abstraite à des domaines aussi performants que celui de la BD ou de l’art africain, dont les prix sont en forte hausse.