La disruption évolue dans les stratégies des gérants

Adrien Paredes-Vanheule
Moins de technologie, les comportements de consommateurs et la durabilité davantage mis en avant, c’est la définition de la disruption actuellement portée par les gérants de fonds axés sur ce thème.
(Pixabay)

Le géant du commerce en ligne Amazon a récemment fait irruption dans le domaine de l'aggrégation et de l'analyse de données financières avec son nouveau service Amazon FinSpace. « Ce ne sera pas Bloomberg de sitôt », a-t-on pu entendre ici et là dans le monde de la gestion d’actifs. Pourtant, par sa taille, sa nature et sa réputation, Amazon pourrait bien être un disrupteur potentiel dans le domaine. En tant que telle, l'entreprise américaine fondée par Jeff Bezos répond aux critères de la définition de la disruption établie par de nombreux gérants qui se penchent sur cette thématique.

« Nous définissons la disruption comme un produit, une solution ou un modèle commercial qui va bouleverser le marché existant ou créer un nouveau marché. Les innovations porteuses de disruption peuvent être moins chères, plus simples, meilleures (en termes de performances, plus intelligentes, plus rapides), plus pratiques ou plus durables », indiquent Henning Padberg et Sunil George, gérants de la stratégie Global Disruption chez Nordea Asset Management.

Ils affirment avoir développé une « définition plus innovante » de la disruption par rapport à nombre de leurs pairs, en ajoutant les tendances liées aux personnes et à la durabilité au thème de prédilection de la disruption, à savoir la technologie. Les gérants de portefeuille de Nordea soulignent que si d’autres fonds disruption se concentrent sur la technologie qui permet la disruption, le secteur technologique ne représente qu'un tiers de leur univers d'investissement.

Audun Iversen, gérant du fonds DNB Disruptive Opportunities, qualifie plutôt la disruption de changement structurel, à savoir un service ou un produit remplacé par un nouveau en raison d'une efficacité accrue. « La définition de la disruption n'a pas changé, mais nous en analysons les moteurs. Pourquoi et comment la disruption modifie-t-elle les modèles d'entreprise ? Les changements technologiques, la réglementation et le comportement des consommateurs constituent le triangle d’airain qui modifie, crée et détruit les modèles d'entreprise de manière disruptive. Ce que nous avons vu avec le Covid, c'est que ces moteurs se renforcent », dit-il à Asset News.

En outre, les programmes de relance sur les infrastructures et autres Green deal aux États-Unis, en Europe et en Asie créent tous d'énormes opportunités pour les technologies propres, les énergies renouvelables et l'électrification, ajoute-t-il. D'autre part, le gestionnaire de fonds de DNB souligne que la réglementation prend de plus en plus d'importance.

La courbe en S des sociétés disruptives

La réglementation peut freiner le phénomène de disruption, selon Kevin Thozet, membre du comité d'investissement du gestionnaire d'actifs Carmignac. « Il y a eu moins de réglementation mise en œuvre sur ce cycle, mais cela va peut-être changer avec la nouvelle dynamique politique comme on peut le voir en Chine, aux US, en Europe », explique-t-il à Asset News.

Les disruptions proviennent souvent « du spécifique et du « bottom up » », dit-il, « mais si l’on raisonne en termes « top down », la technologie reste un moteur d’innovation et de disruption significatif. » Kevin Thozet rappelle l’importance de la place prise par l’accumulation de données (big data) ces dernières années et ce grâce à la technologie. Il indique qu'en termes d'exposition dans les portefeuilles d'actions de Carmignac, la technologie représente globalement 35 à 45 % de l'exposition des fonds Carmignac Investissements et Emerging Markets.

Chez Nordea, Henning Padberg et Sunil George de Nordea soulignent que le marché n'est « pas très bon » pour évaluer le potentiel des entreprises disruptives, qui connaissent des cycles d'expansion et de ralentissement. Selon eux, la croissance des disrupteurs qui réussissent se traduit par une courbe en S. « La croissance s'accélère lorsqu'ils atteignent le point idéal (sweet spot), mais les marchés ont tendance à prévoir que les rendements diminuent plutôt que de s'accélérer, ce qui crée un écart de valorisation », relèvent-ils.

Encore des secteurs à renverser

Que reste-t-il à disrupter ? Probablement la banque, a déclaré Julie Saussier-Clément, analyste senior actions sur les biens de consommation de Credit Suisse, lors de la présentation du dernier rapport sur les mégatendances de la société. L’analyste a souligné l'émergence des plateformes de négociation et des portefeuilles électroniques, qui deviendront le conseiller fiduciaire des millennials au bout de leurs doigts.   

Selon Audun Iversen de DNB, le transport subit actuellement la plus grande disruption ; l'électrification, le covoiturage et la conduite autonome étant trois tendances puissantes.

« Cette disruption concerne également le transport de marchandises.  Les camions à conduite autonome aux États-Unis seront sur les routes en grand nombre avant 2025 et les livraisons de marchandises par drones ont fait de grands progrès. Mais je vois aussi des disruptions dans l'automatisation et la robotisation de la fabrication et dans la biotechnologie. »

Kevin Thozet ne voit aucune limite à l'imagination et à l'innovation, mais affirme que certains secteurs présentent moins de potentiel de disruption, comme celui des services aux collectivités, très réglementé.

Millennials, un moteur de disruption

Selon Julie Saussier-Clément de Credit Suisse, cela vaut la peine de suivre le comportement des enfants nés dans l’ère du digital, étant donné leur rôle majeur dans le mouvement de disruption. Elle a rappelé que les millennials étaient surtout présents sur les marchés émergents à l'heure actuelle, ce qui suggère que la disruption pourrait plutôt venir de ces derniers.

Audun Iversen reconnaît que les millennials s'adaptent rapidement aux nouveaux concepts, comprennent plus vite les disruptions et saisissent les opportunités de rupture. Cela dit, contrairement à Julie Saussier-Clément, les plus grandes disruptions continueront d’émerger des pays développés.

Pour Kevin Thozet, les marchés émergents existent par eux-mêmes et ne sont plus des suiveurs des marchés développés. « Nous voyons de la disruption dans le secteur bancaire indien dont certains acteurs sont particulièrement innovants. Dans le domaine du transport, nous observons des acteurs chinois qui semblent avoir un temps d’avance sur des concepts aussi novateurs que le véhicule volant », note-t-il.

Acquérir pour disrupter

Le mouvement de disruption s'accompagne d'un mouvement de concentration, les grandes entreprises technologiques aux États-Unis et en Chine se tournant de plus en plus vers d'autres industries et secteurs. Les « oligarques des logiciels », comme les nomme Audun Iversen, deviennent-ils trop gros ? Trop puissants ? « Peut-être. La réglementation est la clé de l'avenir », répond-il.

Les GAFA font partie des usual suspects qui pourraient concentrer le phénomène de disruption, estime Kevin Thozet. Ils en ont les moyens financiers et ont un accès à un pool de talents ainsi qu’à une denrée précieuse, la donnée, constate le membre du comité d’investissement de Carmignac, qui appelle à la prudence vis-à-vis des projections.

« Dans le secteur de la gestion d’actifs, il y a cinq ans, des études prévoyaient que les robo-advisors géreraient quelque 2.000 milliards de dollars d’ici 2020. Or, aujourd’hui, ils en gèrent moins de la moitié. Pour venir « disrupter » un marché, il faut avoir une taille et des ressources suffisantes et les grands acteurs du secteur technologique pourraient l’avoir.» Pour l’heure, Amazon vend seulement des livres parlant de robo-advisors.

*Article paru à l'origine sur Asset News