La croissance en zone euro est fortement revue en baisse

Fabrice Anselmi
Les économistes critiquent l’optimisme de la Banque centrale européenne tout en rejetant l’idée d’une récession à court terme.
La BCE à Francfort

Si la Banque centrale européenne (BCE) s’est montrée très timide le 10 mars dans sa révision des prévisions de croissance 2022 pour la zone euro (3,7% au lieu de 4,2% auparavant), c’est sans doute parce qu’il est encore un peu tôt pour évaluer les conséquences économiques réelles de la guerre en Ukraine. Surtout si celle-ci dure plus que quelques semaines…

La publication des indices PMI des directeurs d’achat en zone euro le 24 mars avait permis de constater que même les analystes d’IHS Markit en évacuaient les résultats. Ils ne les considéraient déjà plus crédibles pour la zone euro : «Le commentaire de Markit traduit, sans doute, un certain inconfort par rapport à de tels résultats et il y a de quoi. Espérons juste que la BCE, qui aime à faire référence à ces indicateurs dans ses commentaires, prendra un peu de recul», remarque l’économiste Véronique Riches-Flores (RF Research). «L’indice des commandes à l’exportation a chuté, en mars, à son plus faible niveau depuis juin 2020», note Dirk Schumacher, économiste chez Natixis.

Le 13 mars, la Banque de France n’avait logiquement pas été beaucoup plus loin que la BCE, en révisant la croissance française à 3,4% au lieu de 3,6% en 2022 et à 2% au lieu de 2,2% en 2023. Elle n’excluait pas, toutefois, une inflation plus importante, de 4,4% au lieu de 3,7% prévus cette année, qui affaiblirait alors la croissance à 2,8% en 2022 et à 1,3% en 2023. Un scénario pessimiste de perte de 1 point de pourcentage étalée sur deux ans, que l’Insee a repris trois jours plus tard. Le recul s’étalerait sur un an seulement si les prix de l’énergie se maintiennent au niveau de mars.

Depuis, l’institut IfW a révisé à son tour la prévision de croissance pour l’Allemagne en 2022, à 2,1% au lieu de 4%, avec 5,8% d’inflation. A Rome, des chiffres du gouvernement sont sortis dans la presse, indiquant une prévision de croissance de 3% plutôt que de 4,7% cette année en Italie. Quant à la banque centrale de Belgique, elle a procédé à une mise à jour provisoire de ses estimations de décembre : -0,2 point, à 2,4%, pour 2022 et -0,9 point, à 1,5%, pour 2023, avec 7,4% d’inflation.

Tous les pays voient individuellement leur croissance affectée par la guerre et subissent une hausse des prix qui ne manquera pas de freiner la consommation. Pour la zone euro dans son ensemble, Goldman Sachs a révisé dès le 10 mars ses prévisions de croissance 2022, de 3,9% à 2,5%, avec 6,2% d’inflation en moyenne. De même pour la recherche de Bank of America (BofA), qui, très inquiète pour la consommation, l’a abaissée de 3,8% à 2,8% pour 2022 : «Nous relevons nos prévisions d’inflation de 6% à 6,5% pour cette année, avec un chiffre de mars à 7,5%. Les gouvernements commencent à présenter des mesures fiscales (…) encore timides et lentes par rapport au choc (…). La guerre en Ukraine a assombri irrévocablement les perspectives européennes, même si l’ampleur de la hausse de l’inflation et de la baisse du PIB reste incertaine», écrit l’équipe de Ruben Segura-Cayuela. Selon BofA, les indices de confiance indiqueraient plutôt une perte de croissance de 2 points de pourcentage.

Vers la stagflation ?

Barclays a aussi révisé ses prévisions la semaine dernière, de 4,1% à 2,4% pour la croissance 2022 de la zone euro, avec 6,2% d’inflation et environ 1% de soutien budgétaire au niveau des différents pays, «sans perturbation physique des livraisons de pétrole et de gaz». Pour l’heure, les données à haute fréquence de Goldman Sachs ne font pas état de telles perturbations, alors qu’il s’agissait de la première cause de baisse d’activité que l’on pouvait craindre.

Beaucoup insistent davantage sur les liens commerciaux «plus profonds» avec la Russie et les effets négatifs de la guerre sur la confiance. «Nous avons également réduit notre estimation de croissance de la zone euro, de 4% à 2,7% en 2022. Cette réduction considérable reflète la grande dépendance de l’Europe vis-à-vis de l’énergie russe, et des liens financiers relativement importants entre la Russie et l’Europe», estime Alejandra Grindal, chef économiste chez Ned Davis Research, tout en insistant sur les amortisseurs que constituent l’excédent d’épargne, la bonne santé du marché de l’emploi et les soutiens budgétaires.

Si les analystes s’accordent pour dénoncer l’optimisme affiché par la BCE, ils rejettent pour l’instant l’idée d’une récession. Mais ils reconnaissent que les perspectives se sont quand même bien assombries en quelques semaines. Dans une note encore plus récente, les économistes de Goldman Sachs Sören Radde et Christian Schnittker ont étudié les effets des chocs de demande et surtout d’offre actuels sur le PIB potentiel et l’écart de production. En comptant sur une inflation sous-jacente à 2,9% en moyenne en 2022, gonflée par un niveau d’inflation globale plus élevée, ils concluent que ce «choc pétrolier» réduira la production de manière plus persistante. L’effet négatif serait de 0,7 point pour le potentiel de croissance des deux prochaines années dans leur scénario de référence, et d’environ 2,25% dans leur scénario pessimiste.