La crise énergétique place les Vingt-Sept face à leurs divisions

Clément Solal, à Bruxelles
Embargo sur les hydrocarbures russes, achats communs de gaz, plafonnement des prix : aucun des trois grands sujets au menu du sommet européen n’est exempt de tensions.

Les discussions s’annoncent difficiles à la table des Vingt-Sept. Les chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union européenne (UE) se réuniront ces jeudi et vendredi à Bruxelles pour un sommet focalisé sur les implications énergétiques de la guerre en Ukraine.

Pour résumer, des trois grands sujets au menu de cette réunion, aucun n’est consensuel. A commencer par la possibilité de décréter un embargo sur les importations d’hydrocarbures russes. Se passer brutalement du gaz fourni par Moscou est à ce stade exclu par les Etats les plus dépendants, l’Allemagne en tête. La possibilité d’un embargo sur les ventes de pétrole sera, elle, débattue entre les Vingt-Sept. Moins coûteuse pour l’Europe - la dépendance au pétrole russe étant inférieure et les sources alternatives plus nombreuses -, la décision risque néanmoins d’être bloquée, par Berlin notamment. La présidence française du Conseil de l’UE indique ainsi prudemment que de telles sanctions «pourraient être nécessaires dans le scénario d’une escalade dramatique en Ukraine».

Achats groupés de gaz

Les leaders européens discuteront par ailleurs des différentes pistes pour faire face à la flambée des prix de l’énergie, décuplée depuis le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine. Parmi celles-ci, le recours à des achats conjoints de gaz et de gaz naturel liquéfié (GNL) au niveau de l’UE, dans les tuyaux depuis plusieurs mois, a formellement été mise sur la table par la Commission européenne mercredi.

A priori moins clivante, la proposition n’échappe pas pour autant aux tensions. «C’est un débat qui s’ouvre, dont l’objectif est déjà de poser le principe, avant de le décliner de manière opérationnelle, ce qui n’est pas fait. Nous allons voir si tous les Etats veulent se joindre au mécanisme ou si cela se fera de manière volontaire, résume-t-on à l’Elysée. Certains Etats membres ont entrepris de passer des contrats de manière bilatérale. Notre souci est d’éviter les dérives du début de la crise du Covid et d’avoir une approche collective.»

Dans le viseur de Paris : l’Allemagne, qui multiplie, ces derniers jours, les contacts bilatéraux avec les producteurs de GNL, sans se coordonner avec ses partenaires. Une attitude qui irrite dans de nombreuses capitales européennes.

De vives tensions sur le plafonnement des prix

Mais les tensions promettent d’être plus vives encore sur le dernier point à l’agenda de la réunion : l’option d’une intervention publique radicale sur les marchés du gaz et de l’électricité, à laquelle la Commission ne ferme pas la porte. L’Espagne, la Belgique, l’Italie, la Grèce, le Portugal et la France poussent pour que soit mis en place un mécanisme européen de plafonnement des prix, ce à quoi s’opposent fermement un groupe de pays, d’orientation plus libérale, dont l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Irlande, le Danemark et l’Estonie.

«Le plafonnement amènerait surtout des problèmes. Si le prix plafond d’électricité est de 180 euros par mégawattheure mais que le prix réel sur le marché de l’énergie est de 200 euros, les producteurs d’énergie, y compris européens, fourniront leur énergie ailleurs. Ce qui créera un souci majeur de sécurité d’approvisionnement», estime un diplomate européen. «Et si l’on décide de compenser cette différence de 20 euros avec un fonds européen, comme le proposent les Belges, cela revient en gros à créer un ‘Fonds Gazprom’, pour subventionner les producteurs d’énergie, comme Gazprom et le Qatar», poursuit cette même source.

Autre argument : de telles mesures saperaient les incitations existantes à investir dans les énergies renouvelables, que certains estiment être «la vraie solution pour atteindre l’indépendance énergétique». Une objection qui est également invoquée à l’égard de la proposition franco-espagnole d’un découplage du prix de l’électricité de celui du gaz. Celle-ci ne paraît donc pas plus proche de voir le jour.

«Il y a différentes sensibilités qu’il faut respecter. La discussion ne sera pas facile, mais on ne peut pas en préjuger l’issue», indique pudiquement l’Elysée, que la fonction de présidence du Conseil place dans l’inconfortable rôle de médiateur. «Il est assez probable que les décisions finales soient reportées au sommet européen de mai», tranche une autre source diplomatique.