La crainte d’une stagflation n’est pas unanimement partagée

Xavier Diaz
Le risque d’une inflation persistante qui pourrait peser sur la croissance réveille ce spectre. Un scénario néfaste pour les marchés.

Les investisseurs révisent leurs classiques. Après le risque de déflation, puis le pari de reflation, la crainte est désormais celle d’une stagflation. Une inflation moins transitoire et plus persistante qu’anticipé, combinée à un retour au niveau de croissance faible ayant caractérisé les économies développées avant la crise sanitaire constitueraient le terreau d’une telle situation.

«L’inflation issue de l’envolée des prix des matières premières, ne semble pas devoir se retourner de sitôt, risquant, non seulement, de rapprocher le temps du resserrement des politiques monétaires, mais aussi de mettre des bâtons dans les roues de la reprise, de plus en plus incertaine, de la demande, relève Véronique Riches-Flores, économiste indépendante chez RF Research. Le diagnostic d’une inflation temporaire que les agents économiques pourraient absorber sans conséquences véritablement dommageables, qui prévalait jusqu’alors, est apparu de plus en plus fragile.»
Inflation des matières premières

De quoi agiter ces dernières semaines l’idée d’un scénario de stagflation d’autant plus facilement que les tensions sur les prix des matières premières ont redoublé depuis début septembre, en dépit, notamment, des médiocres données chinoises, selon l’économiste. Aux défis posés par les perturbations dans la chaîne d’approvisionnement vient désormais s’ajouter l’envolée des prix du gaz et ses répercussions sur le coût de l’énergie.

Ce scénario, pour lequel il faut remonter aux années 1970, fait peur aux investisseurs car il est le plus néfaste pour les marchés financiers. «Ce n’est clairement pas le bon scénario, relève Antoine Lesné, responsable de la stratégie et de la recherche chez SPDR (State Street Global Advisors, SSGA). Ce n’est pas bon pour les obligations parce que l’inflation est élevée. Ce n’est pas bon pour les actions parce qu’il n’y a pas de croissance. » «Non seulement les rendements réels sont complètement laminés mais ce scénario offre peu de possibilité de diversification», ajoute Frédéric Dodard, responsable de l’allocation d’actifs chez SSGA pour qui il ne s’agit toutefois pas d’un scénario envisageable à court terme.

Inquiétudes excessives

La plupart des spécialistes n’entrevoient d’ailleurs pas une telle évolution dans un horizon proche. «Les inquiétudes concernant la stagflation nous paraissent excessives», note Emmanuel Cau, stratégiste chez Barclays qui rappelle que la stagflation est caractérisée par «une inflation élevée persistante combinée à un chômage élevé et une demande stagnante». «Certes les surprises d’inflation et de croissance économique évoluent dans la mauvaise direction et l’écart n'a jamais été aussi large. Mais la situation nous semble transitoire», poursuit ce dernier.

De plus, si l’inflation reste élevée, la croissance ne semble pas devoir s’effondrer. Dans ses dernières prévisions, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) anticipe certes une inflation de 4,5% cette année et de 3,5% l’an prochain dans les 20 pays de l’organisation mais aussi une croissance de 5,8% en 2021 et de 4,4% en 2022. «Pour que l’on soit en stagflation, il faudrait une inflation très élevée et une très faible croissance, ce que nous n’anticipons pas, affirme Evelyn Herrmann, économiste chez Bank of America. Il y a certes un rétablissement de l’inflation mais la croissance va rester élevée. » Un constat qui vaut pour les Etats-Unis et la zone euro. Loin d’un contexte dans lequel les banques centrales ne pourraient pas tenir leur objectif d’inflation.

Vigilance

«La question se poserait si les banques centrales se trompent, notamment sur l’état du marché de l’emploi, et provoquent une récession en resserrant trop fort leur politique monétaire avec en même temps un pic d’inflation», relève Florence Pisani, économiste chez Candriam qui croit assez peu à ce scénario. Au contraire, les banquiers centraux et les gouvernements sont prêts à agir pour éviter tout effet indésirable de l’inflation, comme elles l’ont montré récemment avec la hausse des prix du gaz en Europe.