Ventes aux enchères

La cote et les codes des artistes japonais

Par Artprice.com
Tous ne sont pas forcément connus, mais les créateurs japonais développent un style bien particulier et pas toujours hors de prix
Des artistes modernes et surtout contemporains à la personnalité bien trempée, de Foujita à Kazuo et Yayoi Kusama
DR, L’artiste Yayoi Kusama. Exposition au Musée Tate Modern de Londres en 2012.

Dans la grande Asie, le marché de l’art japonais est moins puissant que celui la Corée du Sud ou des Philippines, mais le Japon n’en demeure pas moins la onzième place de marché mondial en termes de chiffre d’affaires en ventes publiques. Son marché digère 3 % des œuvres d’art adjugées chaque année dans le monde, avec un prix moyen des œuvres de moins de 6.000 dollars. La force du Japon repose donc moins sur un marché intérieur haut de gamme que sur le rayonnement international de quelques artistes incontournables, adoubés par les grands musées et collectionneurs du monde.

Les artistes japonais les plus chers de notre époque se nomment Yayoi Kusama, Yoshitomo Nara, Shiraga Kazuo, Takashi Murakami et Tsuguharu Foujita. Des artistes modernes et surtout contemporains, qui ont su bouleverser les codes créatifs occidentaux et imposer leurs propres visions.  

Une femme excentrique…

Commençons avec le phénomène de Yayoi Kusama, qui a envahi le monde avec son univers excentrique et psychédélique de petits pois apparus lors d’une vision enfantine. Née en 1929 (elle est dans sa 87e année), Yayoi rejoint New York à l’âge de 28 ans pour se fondre dans le milieu underground de l’époque. D’emblée, elle expose avec l’avant-garde américaine, dont Jasper Johns et Andy Warhol.

Retour au Japon au début des années 70, où elle se cloître de plein gré dans un hôpital psychiatrique à Tokyo. Disposant d’un atelier sur place, elle poursuit son invasion picturale de plus en plus maîtrisée et complexe. Les pois gagnent du terrain sur le sol, le plafond, les murs, les vêtements, via la vidéo, l’installation, la mode, les sculptures en tissu rembourré et les jeux de miroirs qui démultiplient l’image, annihilent les limites. 

… au sommet.

La reconnaissance de cette œuvre hors du commun arrive tôt dans sa carrière, et les honneurs plus officiels pleuvent dans les années 2000, avec des expositions à la galerie Gagosian de New York et des rétrospectives à la Tate Modern à Londres, au Centre Pompidou à Paris, au Whitney Museum à New York. Fêtée par les grands musées et prescripteurs du marché, Yayoi Kusama voit alors ses prix gonfler, gonfler..., jusqu’à ce que son indice de prix grimpe de près de 700 % entre 2000 et la fin de l’année 2015. L’année dernière, ses résultats d’enchères lui ont permis d’intégrer le Top 50 mondial, mieux, d’en être la seule femme dans un marché de l’art habituellement dominé par des artistes masculins.

La vente de ses œuvres a généré plus de 57 millions de dollars l’an dernier..., davantage que Jeff Koons ou Jackson Pollock. La dame aux petits pois enflammait notamment la vente de Sotheby’s Hong Kong, le 5 octobre 2015, en passant les 7 millions de dollars avec sa toile « No. Red B », cédée 2 millions au-dessus de son estimation haute. Aujourd’hui, son marché réparti entre Orient et Occident se développe mieux à Hong Kong et à New York qu’au Japon et il est actif partout ailleurs : Autrichiens, Taïwanais, Italiens, Anglais, Français, Singapouriens achètent ses œuvres, par ailleurs souvent abordables pour moins de 5.000 dollars (plus du tiers des transactions mondiales), grâce à la manne d’estampes et d’objets en large édition. 

Les artistes les plus chers sont les plus populaires.

L’édition large, la répétition de l’œuvre, la démultiplication de l’image..., voici une autre force du marché de cette grande artiste et une stratégie que l’on retrouve chez ses compatriotes Takashi Murakami et Yoshitomo Nara. Si Takashi Murakami demeure l’artiste japonais le plus coté du monde depuis la vente, en 2008, de sa sculpture « Lonesome Cowboy » à 15 millions de dollars (chez Sotheby’s New York), il est bon de rappeler que 80 % de ses transactions se situent sous le seuil des 5.000 dollars. Les artistes contemporains japonais les plus chers sont aussi paradoxalement les plus abordables et les plus populaires. Ils séduisent toutes les tranches de collectionneurs, depuis les débutants jusqu’aux acheteurs les plus fortunés de la planète.

Même cas de figure avec Yoshitomo Nara : son marché est alimenté par des éditions d’objets et d’estampes accessibles pour quelques centaines de dollars, ce qui ne l’empêchait pas d’enregistrer quatre records d’enchères l’an dernier, dont un sommet absolu de 3,4 millions de dollars avec « The Little Star Dweller » (chez Christie’s New York le 9 novembre 2015). 2015 a été la meilleure année de sa carrière avec 29 millions de dollars de résultat (le double de 2014), une grande exposition à la Pace Gallery de Hong Kong (Stars, 13  mars-25 avril 2015), et une autre à la galerie Blum & Poe de Tokyo (Shallow Puddles, 2 octobre-14 novembre 2015). Nara s’est ainsi hissé en 76e position des artistes les plus performants aux enchères, derrière l’américain Richard Prince. 

Le réveil de Gutaï.

Parallèlement aux succès parfois immodérés rencontrés par les mouvements Pop et Néo Pop japonais, une forte revalorisation de l’un des mouvements les plus radicaux de la seconde moitié du XXe siècle est à signaler : celle de Gutaï. Cette revalorisation résulte notamment de l’exposition « Gutai : Splendid Playground » organisée en 2013 au Musée Guggenheim de New York, qui a permis de redécouvrir quelques artistes majeurs de l’après-guerre au Japon.

Depuis, les prix explosent pour l’œuvre de Shiraga Kazuo (1924-2008), l’un des fondateurs de Gutaï qui participa à la première exposition du groupe à Tokyo en 1955, avant d’exposer à Paris et de faire parler de lui à New York. Shiraga Kazuo fut professeur de peinture à Osaka et moine bouddhiste zen au Temple du Mont Hie, au nord de Kyoto. Il peignait dans l’élan vital de la performance, dans un corps à corps avec la couleur. Depuis l’exposition au Guggenheim, ses œuvres ont passé le million de dollars à 29 reprises en salles de ventes, ce qui n’était jamais arrivé avant l’exposition. Ses œuvres sont désormais très recherchées, notamment en France (29 % des recettes depuis 2000), à Hong Kong (26 %), aux Etats-Unis (15 %), au Japon (13 %) et au Royaume-Uni (11 %).

Autre signature Gutaï incontournable, Yoshihara Jiro commence à être sévèrement disputé aux enchères, comme l’illustrent des recettes multipliées par dix l’année dernière, et son ascension à la 305e position des artistes mondiaux classés selon leur chiffre d’affaires annuel. En octobre 2015, Sotheby’s vendait une partie de sa collection à Hong Kong. Le résultat fut explosif, au quadruple des estimations (vente « Full Circle », la Collection Yoshihara Jiro, 3,4 millions de dollars), si bien que Sotheby’s n’hésite plus à l’intégrer à ses ventes new-yorkaises. La maison de ventes américaine mise de plus en plus sur ces artistes historiques japonais, un choix payant puisqu’elle vient de signer le nouveau record du franco-japonais Tsuguharu Foujita. 

Le nouveau record de Foujita.

Tsuguharu Foujita électrise le marché en passant les 5 millions de dollars le 3 avril 2016, avec un magnifique « Nu au chat » acheté par le Long Museum de Shanghai, un musée privé (chez Sotheby’s Hong Kong). Ce record renoue avec le faste des années 1989-1990, époque où les investisseurs japonais soutenaient leurs compatriotes avec une vigueur financière sans précédent. Né à Tokyo en 1886, l’artiste a vécu en France et a bénéficié d’un large rayonnement en Europe, en Suisse (il est mort à Zurich en 1968) et aux Etats-Unis. Désormais, les collectionneurs occidentaux vont enchérir contre un nombre renouvelé d’amateurs japonais et chinois...