La Bourse facilite les nettoyages de portefeuilles

Olivier Pinaud
Renault, Bouygues ou Apollo ont profité de la remontée des cours de Bourse pour vendre des participations et empocher le cash.
(Pixabay)

C’est un ménage de printemps avant l’heure. En fin de semaine dernière, Renault a récupéré 1,2 milliard d’euros grâce à la vente de sa participation résiduelle de 1,54% au capital de Daimler. 48 heures auparavant, Bouygues avait fait remonter 500 millions d’euros en se délestant de 3,23% du capital d’Alstom.

Les deux industriels français ne sont pas les seuls à faire le tri dans leurs participations. La vente effectuée par Renault était la vingtième opération de ce type depuis le début de l’année en Europe, Royaume-Uni compris. Les fonds d’investissement contribuent pour une bonne moitié au mouvement. En France par exemple, Apollo a vendu 9% du capital de Verallia la semaine dernière. Les actionnaires-dirigeants ne sont pas en reste. La holding de Remo Ruffini, le fondateur de Moncler, a cédé pour 400 millions d’euros de titres du fabricant de doudounes de luxe.

Ces actionnaires, qu’ils soient industriels, financiers ou dirigeants, profitent de conditions de marché favorables pour monétiser leurs participations, soit pour empocher des plus-values, soit pour faire remonter du cash dans les caisses. La vente d’actions Daimler par Renault servira notamment à rembourser une partie du prêt garanti par l'Etat (PGE) souscrit par le constructeur automobile en mai 2020.

Les marchés actions européens sont tous revenus à leurs niveaux d'avant le Covid, y compris le CAC 40 la semaine dernière. Et la collecte des fonds investis en actions a fortement progressé ces derniers jours, les stratégistes de Bank of America parlant même de « champagne pour les actions », avec 31,5 milliards de dollars injectés dans les fonds actions la semaine passée, dont un gros tiers pour les fonds en actions américaines.

Petite décote

«Les deux grosses ventes de blocs de la semaine dernière, Alstom par Bouygues et Daimler par Renault, se sont très bien passées. Cela démontre l’intérêt actuel des investisseurs pour les actions européennes», souligne Cyril Revenu, banquier conseil chez HSBC, et ancien responsable des activités primaire actions (equity capital market, ECM) de la banque en France. HSBC était l’une des deux banques conseil de Renault sur la vente d’actions Daimler, avec BNP Paribas.

L'opération lancée par Renault constitue le placement le plus important en Europe depuis le début de l’année et le plus gros du secteur automobile depuis novembre 2017. Mais malgré sa consistance, le bloc a été bien absorbé par le marché. Vendredi, l’action Daimler a fini autour de 70 euros, soit au-dessus du prix de cession des actions par Renault (69,50 euros). «A 3,59%, la décote est très compétitive pour un bloc de cette taille et au moment où le cours de l’action Daimler évolue à ses plus hauts historiques», reconnaît Cyril Revenu. Pour Alstom, la décote était également faible, à 3,3%.
Des banquiers plus disciplinés

Ce bon accueil résulte aussi d’une meilleure discipline dans l’organisation de ces opérations. Auparavant, ces blocs étaient traditionnellement mis sur le marché à la suite d’un processus d’enchères organisé par le vendeur des actions. Ce dernier retenait la ou les banques qui lui garantissaient le meilleur prix de vente. A charge pour l’établissement financier de revendre ensuite ces titres sur le marché à un meilleur prix pour espérer toucher une plus-value, qu’il devait ensuite partager avec le vendeur. Un processus concurrentiel extrêmement risqué pour les banques, dans lequel plusieurs d’entre elles se sont brûlé les doigts par le passé. La compétition entre les banques pour obtenir le mandat avait aussi tendance à gonfler les décotes, au détriment du vendeur. «C’était perdant-perdant pour tout le monde», admet un banquier.

Dans le cas de Renault et de Bouygues, la vente des blocs d’actions a été réalisée selon la méthode dite du meilleur effort (best effort), c’est-à-dire sans prix garanti, mais avec une meilleure assurance de réussite. Dans ce cas, l’opération est confiée à un nombre limité de banques. Celles-ci ont la possibilité de réaliser en amont un sondage confidentiel auprès de quelques investisseurs de référence pour tâter le marché et déterminer un prix d’équilibre. «Cela évite de partir à l’aveugle et permet d'équilibrer le rapport de force entre vendeur et acheteur, et donc de mieux piloter la décote», explique un autre banquier. D’autant que si les résultats du sondage ne sont pas favorables, le vendeur a toujours la possibilité d’annuler son opération. Les banques y gagnent également : en plus d’une commission fixe de structuration et de placement, elles perçoivent un bonus en fonction de la décote et de la satisfaction du client.

Cette méthode était fréquente pour les petites opérations, pour vérifier que le marché était capable d’absorber un bloc important du capital. Elle a été employée une première fois sur une opération d’envergure par l’Etat début 2017, lors d’une vente d’actions Engie, l’Agence des participations de l’Etat souhaitant réduire au maximum le risque d’échec. Peu habitués, certains banquiers avaient grincé des dents. Depuis, elle est quasiment devenue la norme. Selon un spécialiste, 90% des ventes de blocs se font désormais avec la méthode best effort.