La BCE vole au secours des dettes publiques

Xavier Diaz
Les programmes d’achats de la BCE sont calibrés pour permettre au marché d’absorber le tsunami d’émissions de dettes en zone euro.

Trop ce n’est pas encore assez. Trois pays de la zone euro, Espagne, Irlande et Grèce, ont émis hier, sans la moindre difficulté, 21 milliards d’euros d’obligations via des syndications bancaires. La journée était pourtant particulièrement chargée sur le marché primaire puisque le Royaume-Uni a émis dans le même temps 9 milliards de livres de Gilts à 30 ans. La demande n’a pas fait défaut, dépassant 160 milliards d’euros pour les trois émissions souveraines de l’Espagne, de l’Irlande et de la Grèce. Les trois pays ont respectivement émis 12 milliards d’euros à 20 ans, 6 milliards à 10 ans et 3 milliards à 10 ans.

Ces trois opérations s’ajoutent à un marché primaire déjà très animé (il a dépassé 1.000 milliards d’euros d’émissions cette année tous types d’émetteurs confondus) et qui devrait le rester compte tenu des énormes besoins de financement des Etats pour faire face à la crise du coronavirus.

L’Allemagne et la Finlande devraient émettre à leur tour sur le marché primaire ce mercredi. Le timing de ces émissions ne doit rien au hasard. Aux conditions de marché favorables s’ajoute l’annonce la semaine passée d’une augmentation et d’une prolongation du programme d’achats d’actifs d’urgence (PEPP) de la Banque centrale européenne (BCE). Christine Lagarde, sa présidente, a expliqué que le montant de 600 milliards d’euros supplémentaire, portant à 1.350 milliards ce programme jusqu’à fin juin, était le montant qui permettrait de faire revenir l’inflation vers sa tendance d’avant la crise, mais les analystes estiment que cela doit surtout permettre de faire face à l’augmentation des émissions de dette.

Maintenir l'équilibre entre offre et demande

«La BCE a clairement en tête l’augmentation massive des émissions de dette et son rôle crucial pour l’absorber en partie ou en totalité sur le marché secondaire», affirme Ioannis Sokos, stratégiste chez Deutsche Bank, pour qui l’important pour la BCE est de maintenir un bon équilibre entre l’offre et la demande de titres. Il estime que les émissions nettes des principaux pays de la zone euro seront identiques à ce qu’elles auraient dû être s’il n’y avait pas eu la crise (36 milliards d’euros) et ce malgré une émission nette supplémentaire de 665 milliards d’euros (848 milliards d’euros au total, obligations et billets de trésorerie). Deutsche Bank estime que la BCE devrait consacrer 975 milliards d’euros du PEPP cette année et 375 milliards l’an prochain.

La force de frappe de la BCE atteint en fait 1.800 milliards d’euros en incluant l’APP (le programme d’achat d’actifs) jusqu’à mi-juin 2021, rappelle Antoine Bouvet, stratégiste chez ING. En prenant comme référence un taux d’achat de dettes publiques de 80%, ce qui a été le cas au cours des derniers mois, cela représente 1.440 milliards pour les emprunts d’Etat. La BCE a estimé les besoins de financement supplémentaires entre 1.000 et 1.500 milliards d’euros. La crainte est celle d’un embouteillage sur ce marché et d’une hausse des taux. «Nos modèles anticipent une faible hausse des taux malgré le tsunami de dette à financer dans les prochaines années», affirme néanmoins Antoine Bouvet.

Mais les nouvelles annonces de plan de relance, comme celui de l’Allemagne (sans doute 30 milliards d’émissions supplémentaires), ou à venir comme celui de la France (50 milliards de déficit public à financer en plus), ne sont pas encore intégrées dans les programmes de financement, de même que le plan de relance commun européen. La BCE n’a sans doute pas dit son dernier mot.