La BCE sera attendue sur ses prévisions économiques

Fabrice Anselmi
Un relèvement des anticipations d’inflation donnerait peut-être du crédit à sa nouvelle stratégie.

Assez peu d’observateurs attendant beaucoup de la réunion monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) ce jeudi, même si ses membres les plus faucons («hawkish») ont beaucoup donné de la voix ces dernières semaines pour appeler à la fin du programme d’achats d’urgence (PEPP), théoriquement prévue à fin mars 2022. «On peut même se demander dans quelle mesure ils ne sont pas sortis du bois par crainte de voir la présidente Christine Lagarde adopter un ton trop accommodant (‘dovish’) le 9 septembre», estiment Delphine Di Pizio Tiger et Thomas Giquel, respectivement directrice générale et directeur fixed income d’Indosuez Gestion, pour lequel un message trop «colombe» pourrait inverser le récent mouvement à la hausse sur l’euro-dollar.

Les marchés n’attendent donc pas vraiment d’annonce sur la fin du PEPP en mars, qui fait consensus sur le principe, mais plutôt que le Conseil des gouverneurs précise qu'il va réduire un peu le rythme des achats du PEPP au quatrième trimestre, après les avoir maintenus équivalents au deuxième et au troisième trimestres (80 milliards par mois), «autant que possible» avait prévenu Isabel Schnabel en juin, en sachant bien qu’un marché primaire à l’arrêt n’en permettait pas autant, au moins en août – 13 milliards ont été déployés par semaine ce mois-là. La plupart des acteurs s’attendent à un ralentissement à 70 voire 60 milliards par mois d’octobre à décembre, même si d’autres (rares) ont un avis très divergent ou voient même l’enveloppe du PEPP (1.850 milliards) plutôt renforcée lors d’un prochain comité de politique monétaire.

«La BCE devra faire preuve de flexibilité, et même si on perçoit le consensus se dessiner autour de l’arrêt du PEPP, elle ne le précisera pas avant le comité du 28 octobre (et alors seulement sous réserve de situations économiques et sanitaires en progrès), voire du 16 décembre, pour ne pas devancer la Fed, alors que l’économie américaine est plutôt en avance», indique Patrick Barbe, directeur du fixed income Europe chez Neuberger Berman, stigmatisant une situation dans laquelle l’institution s’est coincée en fixant une échéance au PEPP. Même si, selon lui, la reprise actuelle permettra de réduire les déficits budgétaires et les besoins d’émissions de dette souveraine en zone euro, la BCE devra assurer une transition souple vers le programme conventionnel (APP), un programme de seulement 20 milliards par mois actuellement. «Un vrai sujet quand on voit que, si les taux en zone euro restent relativement bas, la hausse de l’écart de rendements BTP-Bund ne démontre pas une amélioration réelle des conditions financières», poursuit Thomas Giquel. Il imagine la BCE faire encore preuve de créativité et rappeler que d’autres instruments comme les opérations de financement à long terme (TLTRO) font désormais partie des instruments permanent de sa politique monétaire.

Combat à venir autour de l’APP

La BCE peut se préparer à des discussions plus difficiles cet automne : ses gouverneurs les plus faucons ont clairement mis en garde contre des changements radicaux pour un APP plus flexible dans le prolongement du PEPP après mars. «Nous craignons qu’ils essaient de s’opposer au maintien d’un APP à durée indéterminée, jusqu’en 2023 ou au-delà, note Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet WM. Leur stratégie, déjà annoncée en juillet, serait de découpler les achats d’actifs (QE) de la remontée des taux : alors qu'un tel découplage est ‘dovish’ et reporte la hausse des taux pour la Fed, il serait 'hawkish' pour la BCE en provoquant la fin de l’APP potentiellement trop tôt, bien avant une hausse des taux à la perspective lointaine.»

La réunion de jeudi sera donc surtout celle de la révision des prévisions économiques annoncées en juin : +4,6% de croissance en 2021 (après -6,6% en 2020), +4,7% en 2022 et +2,1% en 2023, avec respectivement +1,9%, +1,5% et +1,4% pour l’inflation. «Nous estimons que la BCE pourrait annoncer plutôt 5% de croissance pour les deux prochaines années en zone euro, et probablement plus que 2,1% pour 2023, grâce notamment aux politiques de relance ici et là, poursuit Patrick Barbe. Cela l’amènerait sans doute à revoir aussi à la hausse ses anticipations d’inflation.» Sous réserve d’incertitudes persistantes liées au variant Delta (plutôt aux Etats-Unis), au ralentissement chinois et aux goulots d’étranglement qui commencent à dégrader les perspectives du côté de l’offre outre-Rhin, cela permettrait de rendre la nouvelle «forward guidance» de la BCE définie en juillet ,dans la foulée de sa nouvelle stratégie monétaire, peut-être un peu plus crédible.