La BCE change les règles du jeu

Fabrice Anselmi
L’institution accepte en collatéral les dettes dégradées «high yield» pour enrayer la fragmentation du marché euro.

Alors qu’une rumeur de vidéo-conférence improvisée des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) avait calmé l’écartement des rendements italiens, le Conseil a décidé mercredi soir d’élargir aux dettes dégradées en «high yield» le collatéral apporté pour le refinancement des banques de la zone euro. Cette mesure temporaire, qui complète l'assouplissement annoncé le 7 avril lors d’une autre réunion non programmée, est destinée à atténuer l'effet sur la disponibilité des garanties d'éventuelles baisses de notation à venir et liées à la crise actuelle. L’Etat italien verra ses notations mises à jour vendredi par S&P Ratings (BBB, perspective négative) et le 4 mai par Moody’s (Baa3, perspective stable) : les banques auraient pu se trouver rapidement, en cas de dégradation de ce très gros émetteur en catégorie spéculative, à cours d'actifs à apporter pour participer aux opérations de liquidités devant leur permettre de financer l'économie.

Avec un effet rétroactif, les dettes négociables qui satisfaisaient aux exigences minimales de qualité de crédit des garanties au 7 avril, avec donc une notation minimale de BBB- pour les dettes publiques et privées, et de A- pour les titres adossés à des actifs (ABS), continueront d'être éligibles en cas de dégradation à condition que leur note reste égale ou supérieure à BB (CQS5) pour les dettes publiques et privées ou à BB+ (CQS4) pour les ABS. Soit respectivement deux et quatre crans au-dessous de l'exigence actuelle. Les futures émissions des mêmes émetteurs seront également éligibles s'ils continuent de remplir les autres critères. Les actifs tombés au-dessous des notations minimales – qui avaient donc déjà été apportés en collatéral – feront l'objet de décotes en fonction de la nouvelle notation.

La BCE fixe jusqu'à septembre 2021, date du premier remboursement anticipé de la troisième série d'opérations de refinancement ciblé à long terme (TLTRO 3) pour les banques, cette mesure ainsi que l’assouplissement du 7 avril, dont la durée n’avait alors pas été déterminée.

Quelle politique d'achats ?

Avec une telle décision, elle change les règles du jeu, sans aller pour autant jusqu’au rachat direct des dettes notées «high yield», de l'Italie potentiellement, alors qu’elle a dérogé à cette régle pour la Grèce le 19 mars…

Interpellée sur la politique monétaire de la BCE, sa présidente Christine Lagarde venait d'ailleurs de répondre mercredi à certains parlementaires que les Traités de l'Union européenne lui interdisent d'acheter directement des dettes publiques sur le marché primaire afin «encourager les Etats membres à mener une politique budgétaire saine». Ce rappel inquiétait cependant car, si la situation économique de certains pays périphériques venait à se dégrader encore, ils pourraient avoir du mal à émettre de nouvelles dettes sur le marché primaire, ne permettant alors plus à la BCE de les soutenir autant sur le marché secondaire à l'avenir.

Pour aider la zone euro à lutter face la crise du coronavirus, la BCE a en effet augmenté de 120 milliards d'euros son programme d’achats d’actifs (APP), et lancé un nouveau programme d’urgence (PEPP) de 750 milliards sans trop de limite désormais. Cependant, le stratégiste de Pictet WM, Frederik Ducrozet, explique bien que, au rythme actuel d’achats de 70,7 milliards acquis en trois semaines via le PEPP - ce qui a même pu ralentir le programme APP concerné par d’importants remboursements la semaine dernière -, le programme serait épuisé en octobre, et la banque centrale potentiellement contrainte d’en annoncer un nouveau avant l’été.

Le rythme de 5,4 milliards de rachats quotidiens, au lieu de 4 pour tenir jusqu’en décembre, laisse penser que la BCE accentue son intervention les jours où les spreads périphériques recommencent à trop s'écarter, mais sans les contenir parfaitement au vu des rendements italiens à 10 ans, repassés largement à plus de 250 pb au-dessus du Bund - jusqu'à 2,26% mardi... L’analyste estimait que «les prochaines décisions monétaires dépendraient des dommages économiques mesurés et de la réponse politique budgétaire», notamment dès le Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement européens de ce jeudi. Une fois de plus, la banque centrale ne l’a pas attendue.