Jeu de rôles au sommet de l’Europe

Mathieu Solal, à Bruxelles (L'Opinion)
Les Etats-membres refusent d’abandonner leurs postures, malgré l’urgence économique d’une relance commune
Mark Rutte, Sebastian Kurz, Sanna Marin, Stefan Lofven et Mette Frederiksen, le club dit des «frugaux», auront obtenu de nombreuses concessions. (UE)

Ils voulaient la paix. En arrivant à Bruxelles, Angela Merkel et Emmanuel Macron entendaient faire de leur alliance le socle de la relance européenne. Dans la droite ligne de leur initiative historique du 18 mai, le président français et la chancelière n’avaient plus qu’à transformer l’essai en convainquant leurs partenaires de réaliser pour la première fois l’union de la dette, pour faire face à la crise qui s’annonce. Quitte à faire des concessions, ils imposeraient leur leadership à cette nouvelle Union européenne débarrassée de l’épouvantail britannique et enfin encline à resserrer ses liens face à l’adversité.

Ils voulaient la paix, mais ils ont oublié de préparer la guerre. En arrivant à Bruxelles «dans un esprit d'unité et de compromis» vanté par leurs entourages, et avec comme unique but de défendre la proposition de plan de relance mise sur la table par la Commission européenne, le Français et l’Allemande se sont logiquement retrouvés en position de faiblesse. En s’élevant au-dessus de la mêlée, ils ont ainsi ouvert un boulevard aux entrepreneurs de la division, dont ils avaient vraisemblablement sous-estimé le pouvoir de nuisance.

Club des gourmands

Le reste n’est que jeu de rôles. Pendant trois jours, les défenseurs d’une relance commune et ambitieuse subissent les assauts de l’autoproclamé club des «frugaux» (Pays-Bas, Danemark, Autriche, Suède) qui pourrait bien être rebaptisé «club des gourmands», tant il aura obtenu des autres sans jamais paraître rassasié. Rejoints par la Finlande, ces contributeurs nets suivent fidèlement leur ligne : ouvrir toujours plus de fronts pour obtenir toujours plus de concessions. Avec succès : samedi, le président du Conseil, Charles Michel, fait de nouvelles propositions, consacrant une baisse de la part des subventions au profit de celle des prêts, une nouvelle augmentation des rabais dont bénéficient ces contributeurs nets au budget européen, et une gouvernance du fonds de relance permettant une mainmise des Etats. Très en vue jusque-là, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte salue «un mouvement dans la bonne direction». Mais ses partenaires frugaux viennent à sa rescousse pour prolonger encore les discussions, exigeant une enveloppe de subvention inférieure à 400 milliards d’euros. Le Suédois Stefan Lofven demande même un maximum de 150 milliards d’euros.

Pour ne rien arranger, l’Europe centrale joue de son côté sa propre partition. La Pologne et la Hongrie refusent tout net la conditionnalité des fonds européens au respect de l’Etat de droit lors d’un dîner houleux. Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, profite de ce front commun pour demander un réexamen de la clé de répartition des fonds, dont il avait été peu question jusqu’ici, quand le Premier ministre hongrois Viktor Orbán enchaîne les déclarations lunaires devant les journalistes.

Dos rond

Face à ces attaques, la France, l’Allemagne, mais aussi l’Italie et l’Espagne, font le dos rond, cherchant à préserver coûte que coûte le plan de relance et enchaînant les réunions en petit comité avec les uns et les autres, sans rien opposer au détricotage consciencieux auquel s’adonnent leurs adversaires. Dimanche matin, après avoir claqué la veille au soir la porte au nez des «frugaux» avec lesquels ils tentaient d’obtenir un compromis, Angela Merkel et Emmanuel Macron changent de ton. «La volonté de compromis ne saurait nous faire renoncer à notre ambition légitime», lance le président français, quand la chancelière n’exclut pas un sommet sans résultat.

Le revirement apparaît bien tardif et démontre en creux le mauvais calcul stratégique effectué par les défenseurs de la relance. Une stratégie qui s’est mise en place bien avant le Conseil et a consisté en une offensive de charme à destination du Nord pour arrondir les angles en amont. Le défilé des dirigeants à La Haye n’aura ainsi servi qu’à améliorer l’image de trouble-fête de Mark Rutte et les réformes structurelles promises par l’Italie et la France à faire travailler l’imagination des «frugaux», ravis de pouvoir remplacer les demandes satisfaites par de nouvelles. Symbole ultime de cette stratégie, la fameuse «boîte de négociation» de Charles Michel présentée en grande pompe la semaine dernière et qui n’aura fait que servir les intérêts des «frugaux» en favorisant le glissement vers leurs exigences.

Rhétorique irrationnelle

Car le bon sens économique prôné par Angela Merkel et Emmanuel Macron est inopérant face aux enjeux de politique intérieure d’un Mark Rutte qui entre en période électorale, et surtout devant la rhétorique frugale fondée sur un irrationnel calcul coût-dépense ne prenant pas en compte l’avantage d’appartenir au marché commun, mais qui n’en a pas moins fait impression sur les opinions publiques depuis de longues années.

La critique est certes aisée, et l’art de pousser l’Europe à écrire une nouvelle page de son histoire indubitablement difficile. Il n’empêche. En laissant le terrain médiatique à leurs adversaires plutôt que de contre-attaquer, en proposant par exemple de lancer une coopération renforcée pour faire la relance sans eux ou en opposant le régime fiscal avantageux des Pays-Bas à ses leçons de vertu budgétaire, les défenseurs de la relance ont laissé des plumes dans la bataille. 

A 21h30 dimanche soir, le fin mot de cette histoire n’est pas encore connu. Gageons tout de même que l’urgence obligera in fine les Etats-membres à s’entendre, pour leur salut à tous.