Gestion d’actifs

IA et climat bouleversent l’investissement

Les deux méga-tendances représentent un risque que les marchés n’ont pas encore intégré
Plusieurs problématiques émergent sur l’engagement, les stranded assets ou encore la valorisation

Depuis plusieurs années, le changement climatique et l’intelligence artificielle (IA) occupent l’esprit de tous les investisseurs. Thématiques de certains OPCVM, sujets d’enquêtes ou intitulés de tables rondes, ces deux  méga-tendances phagocytent l’espace financier.

La nouvelle étude publiée par BNY Mellon Investment Management et CREATE-Research, « Future 2024 : Future proofing your asset allocation in the age of mega trends » [1], analyse comment ces deux forces séculaires sont perçues par les investisseurs aux quatre coins du globe.

Risque ou opportunité ? Pour la plupart des investisseurs, ces deux thématiques semblent avant tout être un risque. Ainsi, 93 % des personnes interrogées [2] estiment que le changement climatique est un risque d’investissement qui n’a pas encore été pris en compte par les principaux marchés financiers. Ils sont 85 % à estimer que l’intelligence artificielle constitue un risque d’investissement susceptible de provoquer une réaction sociétale négative ainsi que des tensions géopolitiques. 

« Si ces deux méga-tendances sont perçues comme des risques par les investisseurs, elles sont également de vraies opportunités », nuance Amin Rajan, chef de projet chez CREATE-Research.

En effet, plus de la moitié (57 %) des répondants voient le changement climatique à la fois comme un risque et comme une opportunité ; 36 % comme un risque seulement et 7 % comme une opportunité seulement. (voir graphiques ci-contre).

Pour les investisseurs, les défis liés au changement climatique nécessitent d’effectuer des paris sur l’avenir. Ils sont ainsi perplexes face à la lenteur des progrès en matière de tarification du carbone et estiment qu’une intervention draconienne des pouvoirs publics sera inévitable. Autre sujet d’inquiétude : les actifs non-viables (stranded assets). « C’est un sujet particulièrement sensible car il suppose de faire un choix entre une atténuation des risques immédiate ou dans le futur mais à des coûts potentiellement plus élevés », explique Amin Rajan.

Activisme obligataire. L’engagement auprès de sociétés émettrices de carbone s’avère également plus difficile pour les investisseurs obligataires que ceux en actions, car ils ont moins d’occasions d’échanger avec les entreprises. « Des solutions se mettent peu à peu en place pour permettre aux gérants obligataires d’avoir un impact sur l’engagement des sociétés grâce, par exemple, à des visites sur site », précise Anne-Laure Frischlander-Jacobson, directrice générale de BNY Mellon IM en France

Côté intelligence artificielle, la moitié (52 %) des investisseurs sondés ayant qualifié l’IA de risque y décèlent également une opportunité, tandis que 33 % d’entre eux estimaient qu’elle représentait seulement un risque et 7 % seulement une opportunité.

Les quatre défis de l’IA. « L’intelligence artificielle a fait émerger quatre grands défis pour l’industrie de la gestion financière », évoque Amin Rajan. Tout d’abord, un raccourcissement du cycle de vie des entreprises.  L’étude cite l’exemple de l’entreprise Nokia qui détenait près de 56 % de parts du marché des téléphones portables en 2006 et qui a tout perdu en quelques mois après l’apparition des premiers iPhones en 2007.

Les investisseurs pointent également du doigt des limites sectorielles de plus en plus floues avec de nombreuses sociétés jonglant entre plusieurs secteurs, à l’image de Tesla. « À l’avenir, cela risque d’engendrer des problèmes de valorisation », note l’étude.

Autre sujet, la possible relocalisation des activités manufacturières qui pourrait entraîner une révision à la baisse des perspectives des économies émergentes, à l’heure où l’impression 3D déplace les centres névralgiques des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Enfin, les « valeurs intangibles » des entreprises augmenteront dans des proportions qu’il est difficile d’évaluer à des fins de valorisation des actifs.

Pour faire face à ces défis, les investisseurs combinent de plus en plus des stratégies d’investissement actives et passives et se concentrent sur le risque intrinsèque des portefeuilles. Ils ciblent également les principales sociétés émergentes dans l’innovation et mêlent indicateurs réels et intangibles dans leur analyse. Cependant, ces stratégies sont encore à leur balbutiement et l’industrie de l’intelligence artificielle, qui connait des développements exponentiels, est très difficile à appréhender et encore plus à valoriser.

« La meilleure opportunité est rarement la plus évidente. Pour les investisseurs pris dans le tourbillon du changement perpétuel, faire le bon choix peut s’avérer difficile », souligne Anne-Laure Frischlander-Jacobson. Pour la dirigeante, il est impératif que l’industrie elle-même se réinvente à l’aune de ces deux grandes tendances. « Aujourd’hui, la quasi-totalité de nos appels d’offre en France incluent des critères ESG. Nos clients demandent également plus de transparence et une meilleure compréhension de notre méthode de sélection », explique-t-elle précisant que l’adaptation des services proposés par les gérants d’actifs aux nouvelles tendances sera l’un des plus grands défis de la prochaine décennie. « Nous devons passer de simples concepteurs et gérants de produits performants, à des experts en connaissance client, capables de prévoir les besoins de ces derniers », résume-t-elle.

Une nouvelle allocation d’actifs. Changement climatique et IA sont également à l’origine de modifications en matière d’allocation d‘actifs. « Dans le futur, les allocations s’orienteront davantage vers le secteur privé que public, alors que la recherche de rendements absolus non corrélés s’intensifie », indique l’étude.  Si la dette privée se verra affectée au soutien de jeunes startup, le capital-investissement financera les restructurations d’entreprises induites par l’IA. L’enquête établit que les allocations des investisseurs aux secteurs privés se situent actuellement entre 19 et 31 %, des chiffres qui sont appelés à augmenter.

« L’investissement dans ces deux tendances suppose forcément de se poser la question du non coté. D’autant que les startup offrent aujourd’hui des promesses de rendements parmi les plus intéressantes dans un univers à taux négatifs », insiste Anne-Laure Frischlander-Jacobson. Pour la dirigeante, la sélection des acteurs traditionnels embrassant le mieux les changements sera aussi cruciale.

La poussée de la gestion passive. Les fonds passifs ont connu une croissance vertigineuse au cours de la dernière décennie, les ETF et le smart beta représentant 20 à 40 % des portefeuilles des investisseurs. La part de ces fonds devrait également progresser au cours de la prochaine décennie. Mais l’ESG est-il véritablement compatible avec la gestion passive ? « Tout dépend de ce que l’on entend par ESG », souligne Anne-Laure Frischlander-Jacobson. « Les deux sont compatibles à condition d’avoir une politique d’exclusion ou de notation facilement intégrable en exécution passive. Mais pour une mesure plus fine prenant par exemple en compte les changements initiés par des sociétés où l’analyse discrétionnaire est clé, la gestion active est incontournable », conclut-elle.  

 

[1] «Futur 2024 : pérenniser votre allocation d’actifs à l’âge des méga-tendances» 

[2] Investisseurs institutionnels, gérants d’actifs et consultants, pesant près de 13.500 milliards de dollars d’actifs sous gestion.

 

 

 

Fichiers: