Donald Trump refroidit les marchés émergents

Par Agnès Lambert
La forte baisse des devises contre le dollar, porté par les déclarations du président américain, pénalise les actions émergentes
Cependant, les fondamentaux restent bons, notamment en Asie, mais la volatilité devrait perdurer

Année maussade pour les européens investis sur les marchés émergents actions : l’indice MSCI Emerging Markets recule de 3,8 % en euros depuis le début de l’année, et les fonds accusent une baisse de 5,44 % en moyenne d’après Morningstar pour l’univers des fonds de droit européen autorisés à la commercialisation en France. Les raisons de ce retournement sont claires : « les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, la hausse du dollar et la remontée des taux d’intérêt américains sont responsables des contre-performances cette année », décrypte Daniel Morris, stratégiste chez BNP Paribas Asset Management. Or, si la hausse des taux d’intérêt américains n’a rien d’une surprise, les investisseurs ne s’attendaient ni à une forte remontée du dollar, ni aux multiples tirades de Donald Trump contre la Chine.

Classe d’actifs. Les bons résultats des deux années précédentes, où l’indice avait progressé, en euros, de 14,5 % en 2016 et 20,4 % en 2017, semblent bien loin. Mais la classe d’actifs reste une véritable source de diversification et de performance sur le moyen terme : les fonds progressent en moyenne de 43,73 % sur cinq ans au 29 août, soit une performance annualisée de 7,20 %. L’heure est cependant désormais à la prudence : la collecte se limite à 3,9 milliards d’euros en 2018 à fin juillet pour les fonds globaux de marchés émergents, après 11,7 milliards d’euros l’an dernier. « Les marchés émergents ont connu une année 2017 record en termes de collecte grâce à de très bonnes performances. Désormais, les inquiétudes de court terme prédominent et limitent les flux », indique Mathieu Caquineau, analyste senior chez Morningstar.

Maillons faibles. Pourtant, les fondamentaux restent bons. « Nous restons largement positifs sur les marchés émergents dans nos fonds multiassets, malgré les difficultés rencontrées cette année. Nous réfléchissons actuellement à augmenter notre exposition, mais il n’y a pas d’urgence car le dollar devrait rester fort à court terme », indique Daniel Morris. Tous les marchés ne sont pas logés à la même enseigne. « Les maillons faibles sont les pays fortement endettés en dollars, qui souffrent particulièrement de la baisse de leur devise, c’est-à-dire principalement la Turquie et l’Argentine », explique Patrice Lemonnier, responsable de la gestion actions émergentes chez Amundi. De fait, les bourses de ces deux pays chutent de 50 % en dollars depuis le 1er janvier. Pourtant, les fonds de marchés émergents globaux ne sont pas forcément affectés par ces contre-performances. La bourse turque ne pèse que 0,8 % de l’indice MSCI Emerging Markets et celle de Buenos Aires n’en fait pas partie, tout comme le Venezuela, en pleine débâcle économique. De nombreux gérants sont donc tout simplement absents de ces trois pays. À l’inverse, la Turquie représente 7 à 8 % des indices de dette émergente, ce qui pénalise beaucoup plus fortement cette catégorie. Ainsi, les fonds d’obligations émergentes en devises fortes (dollar, euro, etc.) perdent 3,19 % depuis le début de l’année d’après Morningstar, tandis que ceux investis en devises locales reculent de 8,37 %. « La crise ? Quelle crise ? Le Venezuela, l’Argentine et la Turquie connaissent certes des situations très délicates, mais ce n’est pas le cas des autres pays émergents, dont les marchés sont certes volatils, mais restent dans la norme », insiste Didier Rabattu, associé responsable de la gestion action chez Lombard Odier Investment Managers. Même constat pour Bruno Vanier, président de la société de gestion Gemway, spécialisée sur les marchés émergents : « tous les marchés émergents ne sont pas faibles ! La Chine et l’Inde, notamment, se portent bien ». Son fonds GemEquity ne détient pas de valeurs turques.  « Le président Erdogan ne laisse pas la banque centrale turque faire son travail : les taux d’intérêt, actuellement à 17,75 %, devraient être largement supérieurs pour protéger la devise. La situation est loin d’être réglée », précise Bruno Vanier, qui fait aujourd’hui la part belle à l’Asie émergente, représentant 70 % du portefeuille. « Si la situation se dégradait en Turquie, cela serait plus problématique pour l’Europe que pour les autres marchés émergents », insiste de son côté Didier Rabattu, dont le fonds LO Emerging High Conviction. Cette maison surpondère principalement les actions chinoises dans ses portefeuilles émergents.

Après la Russie, la Chine est la source d’enjeux. « Le véritable enjeu des prochains mois, c’est la Chine, où nous constatons un léger ralentissement des chiffres d’affaires. Reste à comprendre s’il s’agit d’un ajustement naturel après deux ans de très forte croissance, ou des prémices d’une récession », s’interroge Didier Rabattu. La Bourse de Shanghai accuse le coup en perdant 20 % en dollars depuis le début de l’année, principalement en raison de la chute des valeurs technologiques. Même enthousiasme pour les valeurs chinoises pour Bruno Vanier chez Gemway, en dépit des incertitudes à court terme liées aux tensions avec les États-Unis. « La consommation chinoise reste bien orientée. Et les valorisations sont très attractives après la baisse de ces derniers mois : les valeurs technologiques chinoises se paient 40 % moins cher que leurs homologues américaines », précise le gérant. Un engouement partagé par Patrice Lemonnier chez Amundi : « nous avons renforcé nos positions ces derniers mois car la baisse du marché a créé des opportunités, notamment sur les valeurs internet. Le gouvernement chinois a les moyens de gérer le ralentissement de sa croissance ». Mais la volatilité devrait rester forte sur ce marché dans les prochaines semaines, Donald Trump n’ayant aucune raison de relâcher la pression avant les élections américaines de mi-mandat en novembre. Or, le marché chinois donne le « la » des marchés émergents puisqu’il représente à lui seul 31 % de l’indice MSCI Emerging Markets, suivi par la Corée du Sud (14 %), Taiwan (12 %) et l’Inde (9 %). Patrice Lemonnier surpondère également le Mexique, la Grèce et la Russie dans son fonds Amundi Funds Equity Emerging World. « La Russie aurait dû réaliser un beau parcours cette année dans un contexte macroéconomique solide porté par la hausse des cours du pétrole. Mais là encore, la géopolitique s’en est mélée, avec les sanctions américaines contre la Chine annoncées par Trump », décrypte le gérant. Après la baisse de 5,2 % en dollars de la Bourse de Moscou cette année, il réfléchit à augmenter ses positions pour profiter des valorisations faibles, notamment sur les valeurs exportatrices.

Nouveaux marchés. De son côté, BNP Paribas met aussi l’accent sur la Chine. « Autrefois, les investisseurs misaient surtout sur les entreprises qui produisaient dans les marchés émergents pour exporter en Europe ou aux États-Unis. Désormais, les opportunités viennent du consommateur local. Nous privilégions donc les grands pays dont le marché domestique est significatif, comme l’Inde, la Chine et l’Indonésie », précise Daniel Morris.
La baisse des cours en Chine est aussi facteur d’opportunité pour les gérants. « Certains titres ont connu une baisse notable alors que les fondamentaux restent inchangés. C’est pour nous l’occasion de renforcer nos positions sur les valeurs de qualité, même si elles ne sont pas à l’honneur actuellement », indique Wolfgang Fickus, membre du comité d’investissement de Comgest, dont le fonds phare Magellan recule de 12,9 % en 2018 sous le double effet de son biais croissance et d’une surexposition au Brésil, dont la Bourse a perdu 22 % en dollars cette année. « Le Brésil est l’une des grandes déceptions de 2018. Le cycle économique ne redémarre pas, et les élections présidentielles d’octobre constituent un facteur de risque. Il faut garder son sang froid dans cette période où la qualité n’est pas rémunérée », ajoute-t-il. Or, Comgest cible précisément les valeurs de croissance solides, en construisant ses portefeuilles librement par rapport à la composition de l’indice. Ainsi, l’actif de Magellan fait aujourd’hui la part belle aux valeurs chinoises (25,2 % du fonds), brésiliennes (11,6 %) et sud-africaines (11,6 %).

Marchés volatils et parcours du dollar. L’année 2018 est d’ailleurs compliquée pour la plupart des gérants actifs, qui ne parviennent pas à battre les indices émergents dans des marchés très volatils. Et qui devraient le rester tant que le dollar poursuit sur sa lancée, porté notamment par les déclarations de Trump en matière géopolitique. « Les hausses des taux d’intérêt américains à venir sont intégrées par le marché. Mais le parcours du dollar reste une inconnue de taille pour les prochains mois », estime Bruno Vanier.