Deux figures dominent le marché de l’art

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Basquiat et Koons se disputent les meilleures adjudications

De plus en plus d’œu-vres... pour des investissements de plus en plus forts. En passant de 1,7 millions de dollars à plus de 110 millions de dollars, le prix du record a été multiplié par 65 en 20 ans. Avec le XXIe siècle, l’art contemporain est devenu le premier moteur de croissance du marché de l’art global. Le début de l’escalade des prix remonte à 1998, année de la première œuvre contemporaine millionnaire aux enchères. Moins de 20 ans plus tard, le seuil des 110 millions de dollars est dépassé, un niveau de prix inimaginable quelques années plus tôt pour une œuvre créée dans les années 80. Les deux œuvres en question sont signées Jean-Michel Basquiat, artiste convoité à des niveaux de prix que l’on réservait autrefois à Claude Monet ou à Pablo Picasso.

 

La comète Basquiat

Le grapheur afro-américain issu du Bronx, héros critique d’une société malade du racisme, est devenu un emblème du multiculturalisme. Trente ans après sa mort, il passionne toujours autant. Pour le marché de l’art contemporain, il est devenu ce que Picasso est au marché de l’art moderne. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. En 1988, ses amis et collectionneurs de la première heure, Lenore et Herbert Schorr, proposent de faire don d’une toile de leur défunt protégé au MoMA, qui refuse le cadeau. Manque de prestige pour des toiles cotées entre 10.000 dollars et 30.000 dollars à l’époque, ou problème de stockage ? Le musée considère l’artiste comme un « détail » et ne sent pas le vent tourner. Une certaine agitation est pourtant déjà évidente en salle, car l’une de ses œuvres - Red Rabbit (1982) - obtient 100.000 dollars chez Sotheby’s en novembre 1988. Le premier million sera atteint 10 ans plus tard, le pallier des 10 millions encore 10 ans après, celui des 100 millions 30 ans après la disparition de l’artiste.

 Les prix ont grimpé tellement vite que le MoMA n’a eu le temps d’acquérir aucune toile et ne possède aujourd’hui que quelques dessins et sérigraphies. L’incontournable musée d’art contemporain a loupé le coche et se retrouve dépourvu d’une icône américaine absolue que les grands collectionneurs achètent à coups de dizaines de millions de dollars.

Avec la mondialisation et l’augmentation des grandes fortunes, le nombre d’acheteurs de Basquiat a fortement augmenté et la demande s’est diversifiée. Ses collectionneurs sont originaires de Chine, d’Inde, de Russie, du Moyen-Orient, d’Amérique du Sud, du Japon également. Ses œuvres ont été achetées par le Français Bernard Arnault, l’Américain Eli Broad, le Grec Philip Niarchos, par des célébrités telles que Robert De Niro, Johnny Depp, Jay-Z, ou encore Leonardo DiCaprio. Mais c’est au riche homme d’affaires japonais Yusaku Maezawa que l’on doit les prix les plus impressionnants. Monsieur Maezawa fit sensation en mai 2016, en achetant une grande toile de 1982 pour 57,3 millions de dollars chez Christie’s. Un an plus tard, il payait 110,5 millions de dollars chez Sotheby’s pour une œuvre réalisée la même année, contre un prix de départ fixé à 60 millions… A ce niveau de surenchère, on ne parle plus de cote, mais de la puissance financière d’un homme face à l’autorité d’un désir à assouvir.

Décédé à 27 ans, Basquiat a été actif entre 1980 à 1988, produisant moins de 3.000 œuvres, contre des dizaines de milliers pour Picasso. Le principe de rareté a joué dans la progression rapide des prix, d’autant que les puristes recherchent une période bien spécifique, celle de 1981-1982, ce qui restreint encore le champ. Le marché est pourtant alimenté par des œuvres majeures. C’est que, séduit par les possibilités de plus-values, plusieurs collectionneurs ont mis en vente des œuvres importantes, récoltant des millions au passage. Les cas de reventes illustrent tantôt la rapidité des plus-values, tantôt leur puissance. La toile Orange Sports Figure est par exemple passée à trois reprises en salle de ventes : payée 66.000 dollars au début des années 1990, elle est revendue pour 6,4 millions de dollars en 2012, puis pour 8,8 millions de dollars en 2015 chez Sotheby’s. Mais l’exemple le plus impressionnant nous ramène au record de 110,5 millions de dollars obtenu en 2017. La toile en question (sans titre, 1982) avait été achetée pour 19.000 dollars en 1984. Elle a été revendue 5.800 fois ce montant 33 ans plus tard.

Basquiat domine littéralement le marché. Dans les années les plus fastes, la vente de ses œuvres a représenté jusqu’à 15 % des recettes mondiales de l’art contemporain. 15 % à lui seul, face aux 25-30.000 artistes contemporains vendus chaque année. Un seul nom lui dispute les meilleures adjudications contemporaines, son antithèse créative Jeff Koons.

 

Koons, les objets d’un nouveau culte

L’autre figure tutélaire du marché de l’art contemporain vient aussi des États-Unis. Adulé par certains, controversé par d’autres, l’ambassadeur du néo-pop américain Jeff Koons a été consacré il y a peu comme l’artiste vivant le plus coûteux de la planète. Un temps courtier à Wall Street, Jeff Koons rêve d’art et crée ses premières œuvres « labellisées » dans les années 80. Ses sculptures aux allures de jouets et de gourmandises séduisent les nouveaux riches. Ils en apprécient autant la production bien léchée que l’iconographie populaire. Koons invente alors un kitsch de luxe, transformant des ballons de baudruches en œuvres pérennes, reluisantes et ostentatoires. Pour atteindre son objectif - séduire le plus grand nombre - il se lance aussi dans une production commerciale, éditant à des milliers d’exemplaires ses fameux Puppies et autres Balloon dogs. On est bien loin de la rage expressive d’un Basquiat et justement. Aux antipodes l’un de l’autre, ces deux artistes de la même génération incarnent les tendances divergentes d’une même époque.

Comme pour Basquiat, la notoriété et les prix de Jeff Koons n’ont pas cessé de croître sur les 20 dernières années. Tout commence en mai 2000 avec la vente d’une œuvre en porcelaine, Woman in a tub (3/3), pour 1,7 million de dollars. La même œuvre gagne un million l’année suivante avec un prix révisé à 2,9 millions de dollars (exemplaire 1/3, Christie’s, mai 2001). Une véritable course aux records s’enclenche alors :

-23,5 millions de dollars en 2007 pour un cœur rouge de 3 mètres (Hanging Heart (Magenta/Gold))

-25,8 millions de dollars en 2008 pour une fleur géante (Ballon Flower (Magenta))

-33,7 millions de dollars en 2012 pour un bouquet de tulipes de 5 mètres (Tulips)

-58,4 millions de dollars en 2013 pour un chien-ballon (Balloon Dog (Orange))

-91 millions de dollars en 2019 pour un lapin d’un mètre de haut en acier inoxydable (Rabbit)

Ce dernier résultat, obtenu en 2019, fait de Jeff Koons l’artiste vivant le plus cher du marché. L’objet de ce record est une sculpture - Rabbit (1986) - considérée comme la plus iconique de ses œuvres. Par extension comme l’une des œuvres les plus iconiques de tout l’art contemporain. Le terme « icône » est ici le maitre mot. Celui que Christie’s affichait en lettres de néons sur la façade de ses locaux au Rockefeller Center avant la vente (ICON). Convaincu que le lapin de Koons marquerait un moment important dans l’histoire du marché de l’art, la société avait investi des moyens colossaux pour assurer la promotion du lapin chromé, allant jusqu’à lui aménager une salle d’exposition entière sous la rotonde du bâtiment.

Sous son statut d’icône contemporaine, Rabbit cède volontairement à la séduction facile (on peut d’ailleurs se voir dedans), évoquant à la fois le logo de Playboy, Bugs Bunny et les goûters d’anniversaire. Ce tissu d’images est autant le reflet que le produit d’une époque. Koons a su remanier un art du sampling qui fait école depuis les années 60 et le Pop art. Surtout, il a été désigné par le marché de l’art comme le précurseur de la « cool culture », tendance dans laquelle les nouveaux artistes ne cessent de puiser, et les nouveaux collectionneurs de se reconnaître.