Credit Suisse lève certaines zones d’ombre autour de Greensill

Franck Joselin
La remise en cause de l’assurance de Tokio Marine sur les créances du fonds a déclenché l’affaire. Depuis, elle ne cesse d'enfler.

Les comptes ont débuté. Credit Suisse a annoncé vendredi 5 mars que ses clients allaient être remboursés à partir de lundi 8 mars d’une partie des fonds Greensill auxquels ils avaient souscrits. Ces premiers remboursements concernent environ 80% des liquidités (ou quasi liquidités) détenues par les fonds. Celles-ci représentent un peu moins de 3,8 milliards de dollars (3,2 milliards d’euros) sur 10 milliards d’encours. Ce sont donc 3 milliards de dollars qui seront rendus aux clients cette semaine. Pour le reste, la banque n’est pas encore en mesure d’évaluer ce qu’elle pourra rembourser.

Credit Suisse a aussi précisé les raisons qui l’avait poussé à suspendre ces fonds. Outre les problèmes de valorisation, l’assureur Tokio Marine, qui assurait traditionnellement les créances du fonds, a cessé de le faire. «La disponibilité réduite de la couverture d'assurance pour les nouveaux investissements (…) font qu'il est actuellement impossible pour les fonds de rester investis conformément à leurs politiques d'investissement», a précisé Credit Suisse.

Pour des raisons qui n’ont pas été rendues publiques, BCC Trade Credit, la filiale australienne de Tokio Marine, qui assurait traditionnellement les titres de Greensill, a refusé de continuer à le faire. Cela concerne un total de 4,6 milliards de dollars de créances, pour 40 clients. Greensill a porté plainte, l’assurance de BCC arrivant à échéance le 28 février. Mais, le 1er mars 2021, la Cour suprême de News South Wale en Australie a débouté la société britannique. Immédiatement après cette décision, celle de la suspension des fonds par Credit Suisse est tombée.

Structuration complexe

Greensill est spécialisé dans l’affacturage, ce qui consiste, lors d’une opération commerciale entre un fournisseur et son client, à mettre à disposition du fournisseur les fonds, avant que la transaction ne soit réellement payée par le client. Le fournisseur dispose donc de son argent immédiatement. Le client peut lisser ses paiements. Et les deux payent une commission à Greensill.

Cette pratique est généralement effectuée à la demande des fournisseurs, mais, afin de limiter les risques – en théorie -, il est aussi possible de la mettre en place avec les clients. C’est l’affacturage inversé (reverse factoring), ce à quoi se livre Greensill. Celui-ci contracte donc avec le client (généralement une grosse entreprise), plutôt qu’avec les fournisseurs, plus petits. Greensill détient donc, avant le débouclage total de l’opération, une créance sur le client, vers lequel il doit se retourner en cas de défaut de paiement. Pour diminuer encore le risque, ces créances sont assurées par un assureur tiers (dans ce cas, la filiale australienne de Tokio Marine). Ce sont celles-ci, rémunérées à un taux un peu supérieur au taux sans risque, qui se trouvent dans les fonds Greensill de Credit Suisse. Mais, ces créances étant dorénavant non assurées, et difficilement valorisables, Credit Suisse a préféré tout arrêter. Quitte à écorner sa réputation, même si, naturellement, la banque précise qu'aucun frais de gestion ne sera prélevé sur les fonds incriminés.

Ramifications

Cette affaire est loin d’être terminée, car, outre les incertitudes qui courent encore sur les remboursements du millier d'institutionnels clients des fonds de Credit Suisse ou du gérant d'actifs GAM, qui a aussi suspendu des fonds Greensill (pour un montant d’encours de 843 millions de dollars), la société avance les dangers que pourrait constituer la remise en question de son modèle. Toujours dans le jugement du 1er mars, Greensill estime que ses difficultés pourraient mettre en risque 50.000 emplois dans le monde, dont 7.000 en Australie.

Les ramifications de cette affaire ne se limitent pas à l'Australie. La BaFin, le régulateur allemand des marchés financiers, a aussi ordonné la fermeture de la banque allemande que détient Greensill, et lui a «interdit d'accepter des paiements qui ne sont pas destinés à rembourser (sa) dette». Ensuite, les relations étroites de Greensill avec l’homme d’affaire indien Sanjeev Gupta, qui a largement profité de la société pour se développer, posent aussi question. Les relations avec le fonds japonais SoftBank devront aussi être élucidées, celui-ci détenant une participation dans Greensill de 1,5 milliard de dollars qu'il a ramenée à zéro fin 2020.  

Enfin, certaines personnalités politiques britanniques – l’ancien Premier ministre David Cameron étant un conseiller de la société – risquent aussi d'avoir des comptes à rendre.