Christine Lagarde joue les équilibristes sur les écarts de taux en zone euro

Les gouverneurs des banques centrales réunis à Sintra (Portugal) se montrent plutôt rassurants sur les dettes périphériques.

Ce sera probablement l’autre feuilleton monétaire de l’été – avec la hausse des taux liée à l’inflation. La présidente de la Banque centrale européenne (BCE) est naturellement revenue, mardi en ouverture du Forum annuel des banques centrales organisé à Sintra (Portugal), sur la problématique de la fragmentation financière en zone euro. Après avoir rappelé que l’inflation pourrait durer plus longtemps que prévu, elle a expliqué que cette situation impliquait à la fois «d’agir de manière déterminée et soutenue»de tenir compte des «incertitudes» sur la croissance et la normalisation des taux au-delà des hausses de juillet (25 points de base, pb) et de septembre (probablement 50 pb), et surtout de «la nécessité de préserver la transmission de sa politique monétaire».

A ce titre, Christine Lagarde a précisé que la BCE activera le 1er juillet sa première ligne de défense contre une éventuelle crise de la dette souveraine en utilisant toute la «flexibilité» offerte sur les réinvestissements prévus jusqu’à fin 2024 du programme d’achats d’urgence pandémique (PEPP). Le programme d’achats réguliers (APP) n’offrira pas cette souplesse juridique, mais les tombées du PEPP ne devraient cependant pas beaucoup dépasser les 20 milliards d’euros par mois.

Communication

La présidente de la BCE a également fourni quelques précisions sur l’outil antifragmentation qui doit être lancé prochainement, pourquoi pas à l’occasion de la réunion monétaire du Conseil des gouverneurs le 21 juillet. «Ce nouvel instrument devra être efficace, tout en étant proportionné et en présentant des garanties suffisantes pour préserver la dynamique des Etats membres en faveur d’une politique budgétaire saine», a-t-elle souligné, se risquant sur le terrain des finances publiques.

Alors que la BCE a accéléré depuis deux semaines les travaux d’élaboration de ce nouvel outil, ces propos suggèrent qu’il inclura des contraintes pour les pays bénéficiaires. «Il est probable que ces contraintes resteront allégées car la BCE a besoin d’une transmission ‘pure et parfaite’ de sa politique monétaire, avec des écartements proportionnels entre les taux de la zone euro. Il est également possible que, une fois cet outil présenté, elle n’ait jamais à l’utiliser s’il apparaît crédible aux yeux des marchés, qui ne manqueront pas de la tester», commente Thomas Giudici, responsable de la gestion obligataire chez Auris Gestion. De fait, depuis la réunion d’urgence que la BCE a tenue le 15 juin pour compenser ses silences du 9 juin, les rendements des obligations italiennes (BTP) à 10 ans ont chuté de 4,27% à 3,66%. L’écart BTP-Bund avec la dette allemande est revenu de 250 à 200 pb, un niveau que le gouverneur de la Banque d'Italie, Ignazio Visco, a présenté comme devant être la référence.

Concernant les modalités techniques de l’instrument, l'agence Reuters a indiqué mardi matin, d’après deux sources, que la BCE va probablement retirer des liquidités du système bancaire. Cette mesure compenserait l’effet sur le bilan d’éventuels achats ciblés de dettes des pays périphériques, dont l’Italie. Une telle «stérilisation» des achats implique trois options : vendre symétriquement les dettes des pays «cœur» (allemandes notamment), «mais on imagine mal la Bundesbank accepter de céder ainsi des obligations en cristallisant des pertes si les taux remontent», rappelle Thomas Giudici ; émettre des certificats de dépôts ; ou absorber la liquidité créée en permettant aux banques de déposer plus de liquidités en échange d’un taux d’intérêt supérieur au taux de dépôt. Cette troisième option avait déjà été utilisée avec le SMP (Security Market Programme) entre 2010 et 2012, avec un taux pouvant correspondre au taux de refinancement, qui était supérieur au taux de dépôt de 75 pb à l’époque (25 pb aujourd’hui).

... Ou prise de conscience ? 

Alors que le gouverneur letton Martins Kazaks a confirmé mardi la possibilité d’un mécanisme de «stérilisation», le gouverneur belge Pierre Wunsch a même assuré dans un entretien à Reuters que le futur programme assurerait un soutien illimité aux Etats concernés à condition que leurs prévisions budgétaires soient crédibles. «En cas de fragmentation indésirable, nous devrions agir et je dirais même qu’il ne devrait y avoir aucune limite (…) sur le plan conceptuel», a déclaré ce membre habituellement restrictif du Conseil. Un signe que les banquiers centraux européens sont déterminés à remonter rapidement les taux pour contrer l'inflation, et que même les plus «faucons» ont pris conscience que ce tour de vis sera impossible avec une fragmentation injustifiée des conditions financières.