Chacun cherche le bon thermomètre pour anticiper l’inflation

Fabrice Anselmi
Une étude de la Fed de Cleveland indique que les anticipations des ménages sont les moins fiables.
(Gerd Altmann/Pixabay)

Réelle ou ressentie ? Durable ou passagère ? L'inflation est au cœur de tous les débats depuis des semaines et une partie de ceux-ci repose sur la qualité des indicateurs de mesure du phénomène. Récemment, les points morts d’inflation («breakeven»), qui représentent la différence entre taux nominaux et taux réels constatés dans les obligations indexées sont nettement remontés et ont porté les taux d’intérêt nominaux. Ils sont passés de 2,41% à 2,71% à 5 ans et de 2,28% à 2,54% à 10 ans aux Etats-Unis. Même mouvement en zone euro : de 1,54% à 1,82% à 5 ans et 1,58% à 1,83% à 10 ans si on prend le taux allemand pour référence.

Et pourant, malgré cette augmentation, «les ‘breakeven’ n’envoient pas, encore une fois, le message d’une accélération de l’inflation à long terme puisque leur niveau diminue avec les maturités (à 2 ans, puis 5 ans, puis 10 ans…), relativise Hervé Goulletquer, économiste de LBPAM. Les marchés semblent donc, comme les économistes et les banques centrales, plutôt convaincus d’une inflation transitoire. Mais à court terme, tout le monde se demande combien de temps la courbe restera sur le haut de la bosse», ajoute-t-il, notant que les niveaux précités restent relativement peu élevés.

C’est moins le cas pour l’inflation mesurée, qui est ressortie à 5,4% sur un an à fin septembre aux Etats-Unis (après 5,3% en août), et à 3,4% en zone euro (après 3% en août). Mais, dans les deux cas, avec un gros effet des prix de l’énergie (dû au pétrole et au gaz), ainsi que des effets de base persistants, notamment en lien avec la fin de la baisse de TVA en Allemagne après 2020. «Quand on parle d’inflation, il y a finalement deux questions importantes. Celle des effets de ‘seconds tours’, et pour l’instant nous n’en voyons pas vraiment, même au travers de la hausse très relative des salaires aux Etats-Unis – elle concerne essentiellement les salaires horaires les plus modestes, sans tenir compte du fait que les heures supplémentaires sont généralement payées 50% de plus, ni de la hausse de productivité, potentiellement supérieure, poursuit Hervé Goulletquer. Puis celle des ancrages des anticipations d’inflation par les banques centrales afin d’éviter les changements de comportement des agents économiques : de ce point de vue, on peut comprendre les appels pour que les banques centrales en fassent plus afin de rassurer les entreprises et les ménages», même si ce n’est pas évident quand l’essentiel de la hausse des prix provient d’un choc d’offre comme aujourd’hui.

Une question d’horizon

Au milieu de ce débat, dans une étude publiée ce lundi, la Fed de Cleveland tentent d'éclaircir les différentes mesures des anticipations d’inflation, «qui ne concordent pas toujours». Les anticipations à un an tirées de trois enquêtes différentes (consommateurs pour l’Université du Michigan, entreprises pour la Fed d’Atlanta, économistes professionnels pour le modèle Blue Chip) ont fortement augmenté depuis janvier et se situent entre 2,5% à 4,7% depuis juin. Mais les anticipations à un an tirées du modèle de la Fed de Cleveland basé sur les marchés financiers, s’établissent en moyenne à 2,2% depuis juin, et sont même redescendues à 1,8% actuellement. On sait que, si l’inflation a été élevée dans un passé récent, les anticipations ont tendance à l'être également. L’étude démontre que les corrélations donnent moins de sens aux «prédictions» à un an depuis 2011, ce qui rend les anticipations plus difficiles à cerner, mais aussi et surtout que les entreprises, les économistes et les marchés ont historiquement été plus précis que les ménages dans leurs anticipations à un an.

«L’étude de ces indicateurs à un an a cependant moins d’intérêt qu’à trois ans. Et de ce point de vue, les ménages interrogés par la Fed de New York comme les entreprises interrogés par la Fed d'Atlanta ont cette fois-ci remonté leurs anticipations, bien au-dessus du niveau de 3% qui est longtemps resté stable dans le deuxième cas, nuance Jonathan Baltora, responsable des taux souverains, de l’inflation et du change chez Axa IM. C’est une évolution par rapport à l’épisode de ‘Trumpflation’ de 2016 (concept de reprise de l'inflation sous la présidence Trump, ndlr). Il est possible que le choc d’offre s’accompagne d’une demande plus élevée que d’habitude à ce stade du cycle économique, ce qui serait important pour la politique monétaire et la volatilité des taux», conclut-il.