Les sciences de la vie en Europe : un secteur qui s’envole

Par Anne-Charlotte Rivière et Marie Fillon, avocates associées du cabinet Goodwin
Le montant des levées de fonds dans le domaine des sciences de la vie a significativement augmenté, même en amorçage ou à un stade précoce, et il y a de bonnes raisons de penser que ce n’est que le début pour l’Europe continentale.

Les transactions dans le domaine des sciences de la vie ont augmenté en Europe au cours des dernières années, avec une forte accélération en 2021. Il est possible de se demander s’il ne s’agit que d’un hasard ou au contraire d’une tendance plus profonde vouée à se poursuivre à l’avenir. Si nous analysons les raisons d’une telle croissance et que nous la comparons à des marchés plus matures tels que les États-Unis, nous avons de bonnes raisons de penser que ce n’est que le début pour l’Europe continentale.
Le marché américain des sciences de la vie s’est montré très actif au cours des dernières décennies et est considéré comme très mature. Le niveau des investissements venture, qui sont désormais très normés, ainsi que les accords de partenariats, les fusions-acquisitions et les introductions en bourse sont très élevés, tant en valeur qu’en nombre d’opérations.  

Depuis une dizaine d’années, le marché britannique des sciences de la vie séduit de plus en plus les investisseurs américains et un nombre toujours plus important de fonds de croissance se développent. Après une première étape de développement qui s’appuyait sur des levées de fonds, ces entreprises sont désormais suffisamment mature pour conclure des accords de partenariat, des opérations de fusions-acquisitions et/ou s’introduire en bourse. C’est aussi la tendance que nous anticipons pour l’Europe continentale même si chaque pays ou région présente encore ses propres caractéristiques (notamment l’Allemagne, la France et les pays nordiques).

Les levées de fonds dans le secteur des sciences de la vie en Europe ont progressé de 65 % sur un an pour atteindre plus de 13,6 milliards de dollars, la valeur des transactions augmentant beaucoup plus rapidement que le nombre de transactions. Les principaux marchés européens (Royaume-Uni, Allemagne, France et pays nordiques) représentaient plus de 65% des opérations européennes en valeur, le Royaume-Uni devançant largement les autres pays.
Le montant des levées de fonds dans le domaine des sciences de la vie a significativement augmenté, même en amorçage ou à un stade précoce. La société de biotechnologie française Mnemo Therapeutics, par exemple, a clôturé une série A de 75 millions d’euros en 2021. Les investissements de croissance ou à un stade de développement plus mature (série C ou D) sont également plus fréquents, comme le démontre la levée de fonds Series C de DNA Script de 200 millions de dollars.

Cela peut s’expliquer par un cercle vertueux caractérisé par l’attractivité des entreprises cibles et la disponibilité des fonds. L’écosystème se développe avec l’émergence de start-ups plus matures dans le domaine des sciences de la vie, d’abord au Royaume-Uni, puis en Europe continentale. En outre, les fonds provenant d’investisseurs américains qui ciblent désormais régulièrement les entreprises européennes sont de plus en plus disponibles, ainsi que des investisseurs européens historiques ou de nouveaux entrants capables de soutenir les entreprises à long terme comme Jeito, Bpifrance, LSP ou Sofinnova. Enfin, un grand nombre d’entreprises en santé numérique attirent les investisseurs « tech », ce qui accroît encore la disponibilité des capitaux pour ces entreprises.

S’agissant des accords de partenariat (y compris les concessions de licences, les joint-venture et les collaborations de recherche), les accords de partenariat dans le domaine des sciences de la vie au niveau mondial ont connu une année record en 2020 et bien que ce record n’ait pas été égalé en 2021, la valeur totale des accords est restée solide. Initialement limités aux opérations avec les grandes entreprises de technologies médicales ou pharmaceutiques dans les scénarios de sortie, ces accords sont de plus en plus fréquents entre les start-ups à la recherche de diversification et les start-ups (soit à un stade précoce, soit avec des technologies de plateformes) à la recherche de financements alternatifs non dilutifs.  

Cette tendance va de pair avec des audits plus agressifs en matière de propriété intellectuelle, ce qui a des répercussions sur les premières étapes de la négociation, en particulier dans les domaines de technologies disruptives où le paysage de la propriété intellectuelle n’est pas bien défini. Les accords de licence avec les établissements universitaires sont de plus en plus difficiles à conclure à l’échelle mondiale car certaines clauses réclamées par les universités posent problème lorsque les entreprises de biotechnologie concluent des accords de licence ou de collaboration avec des partenaires par la suite.
Conformément à la tendance mondiale en matière de transactions dans le domaine des sciences de la vie, les États-Unis ont largement dépassé les autres pays en termes de nombre d’accords de licence. En Europe, le Royaume-Uni est, là encore, très en avance sur l’Allemagne et la France. De tous les domaines thérapeutiques, c’est la recherche sur le cancer qui fait l’objet du plus grand nombre d’accords de licence. Par ailleurs, les accords de licence ciblent les grands domaines technologiques que sont la santé numérique et les petites molécules. Les contrats d’option sont également de plus en plus populaires. En particulier, la thérapie cellulaire et génique a connu une augmentation du nombre de contrats d’option au cours des deux dernières années.

Le volume des opérations de fusion-acquisition et d’introduction en bourse dans le secteur des sciences de la vie a également connu une forte croissance en Europe en 2021. Le nombre d’introductions au Nasdaq de sociétés européennes dans le domaine des sciences de la vie a doublé et le montant levé à l’occasion de ces introductions a également été multiplié par deux entre 2020 et 2021. Sans surprise, la plupart de ces sociétés étaient des sociétés britanniques plus matures et davantage prêtes à franchir le pas. Cependant, de plus en plus de sociétés d’Europe continentale envisagent une cotation au Nasdaq où elles espèrent une meilleure valorisation et une meilleure liquidité que sur les marchés européens.

Le nombre d’opérations de fusion-acquisition a atteint des niveaux inégalés immédiatement avant le Brexit, ce qui explique une année 2020 assez longue à démarrer. Cependant, les opérations de fusion-acquisition dans le domaine des sciences de la vie ont retrouvé leur niveau pré-2018 tant en nombre qu’en valeur.
Même avant le Brexit, alors que le pays était en proie à des incertitudes politiques et juridiques, le Royaume-Uni restait le premier marché européen des opérations de fusion-acquisition dans le domaine des sciences de la vie, tant en valeur qu’en nombre de transaction. Cela s’explique facilement par le niveau de maturité du marché. Il est assez intéressant de noter que chacun des autres marchés (les pays nordiques, la France, l’Allemagne) a suivi sa propre tendance : stabilité dans les pays nordiques, croissance régulière en France et variabilité en Allemagne avec des transactions prestigieuses.

Toutes ces tendances vont dans la même direction car elles sont toutes soutenues par une maturité croissante des marchés locaux. Il est donc très probable que ces tendances se poursuivent au cours des prochaines années avec de plus en plus de levées de fonds, d’accords de partenariat, de fusions-acquisitions et d’introductions en bourse.