Nouvelles technologie

L’impact de la Blockchain sur les professionnels de confiance

Nous voilà confrontés à une véritable révolution : le concept de tiers de confiance est disrupté par la technologie
La part de libre-arbitre et surtout la part de conscience, qui viennent en complément de la donnée, restent de la compétence de l’être humain
Philippe Arraou, expert-comptable, commissaire aux Comptes, président du cabinet BDO France

Les professionnels de confiance, plus connus sous le terme de « professions libérales », même si ce terme englobe d’autres activités, ont été conçus pour apporter de la sécurité. Il en va ainsi des professionnels du chiffre et du droit tels que les experts-comptables, les commissaires aux Comptes, les avocats, les notaires, les huissiers, et bien d’autres encore. Ce qui caractérise leur mission est tout d’abord une formation de haut niveau souvent longue, un encadrement de l’exercice professionnel avec des obligations déontologiques fortes et une surveillance par une autorité publique généralement assortie de sanctions disciplinaires, et un engagement de responsabilité matérialisé par un écrit portant signature et donnant foi. C’est le concept d’acte, de rapport, de comptes certifiés, etc.

Nouveau concept. Le recours à un tiers de cette nature apporte de la sécurité aux parties intéressées pour conclure un accord, ou aux tiers quand une entreprise diffuse une information. La règle incontournable et commune à l’exercice de ces activités est l’indépendance, socle de la crédibilité. Depuis la plus ancienne histoire de l’humanité, des hommes et des femmes ont joué ce rôle de tiers de confiance, qui a évolué dans la forme bien sûr, mais qui a toujours perduré. Or aujourd’hui un nouveau concept de sécurisation de l’information a vu le jour grâce à la technologie : il s’agit notamment de la Blockchain. S’agissant d’un registre inaltérable et partagé, le recours à une personne physique n’est plus nécessaire : c’est la machine qui garantit l’authenticité de la donnée, et qui la met à la disposition de tous. Nous voilà ainsi confrontés à une véritable révolution : le concept de tiers de confiance est disrupté par la technologie.

Flux d'information. Dans leur excellent ouvrage « Future of the Professions », Suskind père et fils qui ont mené des études sur l’évolution des professions libérales, déclarent : « nous sommes passés d’une société industrielle de l’écrit à une société de la technologie de l’Internet ». Or le rôle des professionnels de confiance tient son ancrage dans le concept de l’écrit. Le registre ne disparaît pas, il est produit autrement : l’écrit est remplacé par un flux d’information. Il suffit de garantir que l’information soit infalsifiable pour apporter la sécurité, et le besoin d’un tiers de confiance disparaît. On a vu ainsi dans des pays émergents qui ont récemment mis en place un cadastre public qui n’existait pas encore chez eux, passer directement à un produit technologique utilisant la Blockchain, sans créer un service avec du personnel administratif. On peut donc en conclure que l’avenir des tiers de confiance est menacé.
Je préfère pour ma part voir les nouvelles technologies, et la Blockchain, comme des outils utiles aux professionnels libéraux, pour exercer autrement leur art. Même si cette affirmation semble antinomique de ce qu’est la technologie, il faut savoir raison garder, et confier à cette dernière une utilité matérielle sans pour autant remplacer l’être humain. Ne serait-ce que pour pallier une éventuelle défaillance technique, car nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements de la Blockchain. De façon plus générale, ayons la faiblesse de penser que la machine ne peut pas tout faire. Il est évident que la production de données et l’enregistrement peuvent être automatisés dans le cadre d’un langage de « machine à machine ».

De simples outils. Ce que la machine ne peut pas faire, c’est de prendre de la distance par rapport à la donnée brute, l’analyser, porter un jugement et exprimer une opinion. La part de libre-arbitre et surtout la part de conscience, qui viennent en complément de la donnée, restent de la compétence de l’être humain.
En conclusion de son magnifique livre « Homo Deus », Yuval Harari conclut avec cette question : « de l’intelligence ou de la conscience, laquelle est la plus précieuse ? », ce qui nous renvoie à la célèbre formule de Descartes cinq siècles auparavant : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les nouvelles technologies et la Blockchain amènent une disruption dans les méthodes de travail, mais elles ne vont pas pour autant remplacer l’homme dans les fonctions qui font appel à un jugement. C’est pourquoi il faut les voir comme de simples outils, certes performants, tout en les prenant au sérieux pour éviter tout débordement !