Le Décaméron de la gestion de patrimoine à l’heure du Covid-19

Isabelle Gauthier, Ingénieur patrimonial chez BG2C

1348 : fuyant la Peste noire qui décime la cité de Florence, dix jeunes gens issus de l’aristocratie toscane se retirent à la campagne, pour profiter ensemble des plaisirs de la vie terrestre. Leur secret pour passer le temps ? Se conter à tour de rôle des histoires, pendant dix jours. Tel est le thème du chef d’œuvre écrit par Boccace, qui signait alors le premier recueil de nouvelles rédigé en langue profane. En hommage à nos frères italiens qui paient un très lourd tribut au virus couronné, nous ordonnerons nos propos en dix points, un modeste et lointain écho à l’illustre Florentin. Les personnages de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes existantes ne saurait être que fortuite.

1) LE CONFINEMENT ET L’ESSOR DES VALEURS DU « STAY AT HOME »

Droit d’aînesse oblige, Claude, notre roi du jour, déclara ouverte notre première séance d’échanges.
-    Mes amis, pourquoi ne profiterions-nous pas de l’instant pour parler des effets positifs du confinement en finance ? A l’issue de l’intervention, je donnerai la parole à l’un d’entre vous, et ainsi de suite. Mais commençons sans tarder.

MKM Partners, une banque d’affaires américaines, a récemment recensé un certain nombre d’entreprises qui tirent parti, a priori, du confinement, pour en faire un indice, sobrement baptisé « Stay at home  (1)». L’indice le plus casanier de la cote, lancé le 13 mars dernier, dénombre 33 entreprises qui voient leur activité progresser sensiblement en cette période de déplacements restreints. Différents secteurs sont concernés, avec pour dénominateur commun, à quelques exceptions près, la fourniture de services via le canal digital : l’industrie du divertissement en ligne (Netflix, Activision Blizzard, Tencent Music, Zynga pour le poker en ligne, ou encore Peloton pour le fitness connecté), la mise en relation à distance avec les restaurants ou commerces (Grubhub, JD.Com, Yelp) ou encore les médias et équipementiers (New York Times, Nexstar Media, Boingo Wireless, etc).

On s’étonnera de l’absence totale de certains secteurs (celui de la télémédecine, pourtant plutôt bien indiqué en ce moment, ou encore les cours en ligne) au profit d’autres, typiquement américains (l’armement « de détail », présent à travers la valeur Sturm Ruger & Co, curieuse réaction face à une guerre bactériologique, ou encore le jardinage à travers la valeur Central Garden Pet Company -mourir, peut-être, mais la tête haute et le gazon impeccable-).

Nos réflexes européens nous amènent davantage à profiter du confinement pour nous cultiver, une des rares manières de sortir du confinement plus riche qu’on y est entré. « You might be poor, your shoes might be broken, but your mind is a palace. » révélait Franck McCourt dans les Cendres d’Angela (2).
Quel plus beau message à transmettre à nos enfants, dont on doit désormais assurer l’éducation, à grand renfort, là encore, d’outils numériques ?

Voilà qui pourrait profiter à un fonds thématique récent, lancé en 2018 par la maison CPR Asset Management, appelé CPR Invest Education. Poursuivant l’idée que l’éducation, en une acception plus large allant de l’apprentissage à la formation continue en passant par les services offerts aux étudiants, est l’une des clés du XXIème siècle, le gérant, Guillaume Uettwiller, parcourt les marchés mondiaux à la recherche des pépites de l’ « Edtech », à l’instar d’Arco Platform, une société brésilienne spécialisée dans le contenu éducatif, ou encore Koolearn, leader chinois des cours en ligne.
Un pari audacieux autant que responsable, dont nous espérons qu’il s’avèrera payant à l’avenir.

Claude passa alors le flambeau à Sébastien, subodorant que sa voix de velours ravirait son auditoire.

2) VOYAGER SANS QUITTER SON CANAPE

-    Vous me connaissez, chers amis, je n’aime rien tant que m’évader. Je relève le défi de vous faire voyager sans quitter votre confortable assise. Evoquons sans tarder le thème du voyage en confinement.

A l’aube de notre troisième semaine de confinement, la perspective d’un prochain voyage semble s’éloigner d’autant. C’est étrange comme ce mot, tiré de « confins », c’est-à-dire l’endroit le plus reculé, s’approche de plus en plus de son sens juridique, l’isolement, châtiment que l’on réserve aux prisonniers désobéissants.
Si la crise des subprimes était financière, la crise du Covid19 est avant tout touristique. Et le tableau n’est guère réjouissant à contempler.
Pour éviter ou tout au moins ralentir la propagation du virus aux quatre coins du planisphère, les transports ont considérablement réduit leur activité, limitant les transits au strict nécessaire (transports de marchandises). Premières touchées, les compagnies aériennes accusent le coup : entre 70 et 90% des avions européens cloués au sol, et jusqu’à 95% en Afrique. La filière, déjà sérieusement en difficulté (3), en appelle désormais à l’Etat pour permettre aux compagnies de survivre à l’épisode (4) .

Les transports maritimes ou ferroviaires ne sont pas en meilleur état.

Alors voyager oui, mais comment, quand tout est à l’arrêt ? Tout, ou presque. Les modes de transport traditionnels convoyaient marchandises et passagers, désormais les nouvelles compagnies de transport acheminent les flux de données. C’est tout l’enjeu des équipementiers de réseaux télécom, Cisco en tête.
C’est ce qu’ont parfaitement compris certaines maisons de gestion, misant sur les infrastructures non pas au seul sens traditionnel, mais au sens large précité. On note à ce titre la belle percée du fonds M&G (Lux) Global Listed Infrastructure Fund, lancé en 2018. Des valeurs comme Equinix ou Crown Castle, ont ainsi permis au fonds, pénalisé par les transports et l’énergie, de limiter la correction.

Si le voyage de la donnée ne vous fait pas rêver, reste le voyage 2.0. Embarquez à bord du navire de Magellan qui, après une escale en Asie du Sud-Est, accostera au large du Brésil. Prenez le large avec Gemequity, pour découvrir les charmes du pays du Soleil Levant, ou envolez-vous avec Carmignac Emergents pour visiter le berceau de Samsung. Il est peut-être temps d’entreprendre le voyage : l’indice MSCI Emerging Market a perdu la bagatelle de près de 25% depuis le début de l’année, et, à l’heure où les Etats-Unis menacent d’être à leur tour paralysés par la pandémie, l’économie chinoise semble avoir trouvé le chemin de la reprise.

-    Et parce que sans ces dames, ce voyage n’aurait pas la même saveur, je serais d’avis d’écouter une voix féminine.


3)  LA CRISE ET LES COMPAGNIES D’ASSURANCE

Axelle prit alors la parole.

– Après tout, les amis, ce n’est pas la première crise financière que l’on traverse. Souvenez-vous, en 2001, la panique après l’attentat sur les deux tours. Puis en 2007, les subprimes, suivies de la crise de la dette souveraine. On se demandait si la Grèce n’allait pas faire faillite, si l’Union européenne n’allait pas voler en éclats. Qu’est-ce qui fait de cette crise un phénomène nouveau ? Et comment nos partenaires commerciaux s’en accommodent ?  

IG : La nouveauté réside dans le fait que, contagiosité oblige, les compagnies font face à cet afflux d’ordres avec des salariés contraints de rester chez eux.

Cette situation extrême met en lumière les différences entre les compagnies. Celles qui avaient anticipé en investissant d’importants moyens dans la digitalisation, et celles qui sont restées à l’ère de l’original signé papier. Lequel pose un problème évident, le courrier postal n’étant plus relevé au sein des compagnies.

Les conséquences de ces choix se retrouvent dans le délai de traitement des ordres, variable entre J+1 et… un nombre de jours totalement aléatoire, dans un contexte de marchés extrêmement mouvants.

Elles se perçoivent également dans le degré de formalisme qui nous est imposé. Pour nous aussi, dernier maillon de la chaîne, l’accomplissement de certaines de nos tâches est devenu plus ardu, et nous devons bien souvent rivaliser d’ingéniosité pour s’adapter aux process qu’on nous demande de respecter.

Mais rien ne vaut le point de vue d’une compagnie pour évoquer les problématiques et enjeux qu’elles rencontrent à l’heure du coronavirus. Récemment, Olivier Samain, directeur des partenariats CGP chez Generali, indiquait que « contrairement à 2008, la crise financière actuelle est une conséquence d’une crise sanitaire sans précédent qui touche tous les pays. » De fait, l’aspect financier arrive en second plan. « Les individus sont davantage focalisés sur leur santé et celle de leurs proches plutôt que sur leur épargne », expliquait-il. Ainsi, sur les dernières semaines, les demandes d’arbitrages sur les contrats d’assurance-vie de la compagnie d’assurances ont augmenté tout en restant raisonnable. « Nous n’observons pas de mouvement de panique, précisait-il, au contraire. Nous rencontrons des investisseurs habituellement peu enclins à l’investissement en UC vouloir investir sur les marchés profitant ainsi de la forte baisse de tous les indices… » Serait-ce le résultat de l’éducation financière portée par les CGP ?..

Par ailleurs, toujours pour reprendre l’exemple de Generali, l’assureur s’organise depuis le début du confinement pour rester proche de ses partenaires et clients même à distance. Ainsi, en France, d’un point de vue purement opérationnel, près de 5 000 collaborateurs administratifs (soit la quasi-totalité) poursuivent leur activité en télétravail. Même constat pour l’activité dédiée aux CGP au sein de Generali Patrimoine, – de l’inspecteur commercial au gestionnaire back-office. Enfin, sur le marché de l’épargne patrimoniale, l'assureur italien semble avoir été précurseur en matière de digitalisation dès le début des années 2000. Ce qui lui permet aujourd’hui, à quelques exceptions près, d’autoriser tous les actes de gestion de façon dématérialisés avec signature électronique et tous les actes en ligne BtoB (y compris les souscriptions) et BtoC (versements, arbitrages, rachats partiels).

Eh bien, voilà une démonstration magistrale. Il ne me reste plus qu’à désigner mon successeur. Si Pierre veut bien se donner la peine ?

4) UNE EXCUSE MAL VENUE

-    Non seulement Pierre veut bien, chère Axelle, mais en sus il s’engage à vous divertir en vous contant une anecdote juridique en lien direct avec le coronavirus. Rien de moins. Ecoutez plutôt.

Tandis que le soleil, facétieux en ce début de mois de février, joue à aller et venir à travers les baies vitrées de ce magnifique appartement haussmannien, quatre personnes affichent un sourire ravi : un couple d’acquéreurs, un vendeur, et un agent immobilier.

Les acquéreurs, conquis par la splendeur du bien, n’ont pas inséré de clause suspensive d’obtention de prêt dans le compromis, achetant le bien au comptant, pour 1,9 million d’euros. La signature de l’acte de vente, devant notaire, est prévue au plus tard le 30 avril. Mais voilà qu’entretemps, l’épidémie de coronavirus gagne la France, ce qui amène le gouvernement à prendre des mesures d’urgence, parmi lesquelles le confinement. Les acquéreurs, qui disposaient des fonds sur leur compte à vue, ne sont pas directement touchés par le phénomène.

Néanmoins, estimant que la situation serait propice à une baisse des prix de l’immobilier, ils tentent de se libérer d’un compromis qui ne leur convient plus, de préférence sans bourse délier. En effet, le compromis prévoit une clause pénale, pour le cas où l’une ou l’autre des parties ne souhaitait pas réitérer, correspondant à 10% du prix du bien, soit 190 000 euros en l’espèce. Comment les acquéreurs espèrent-ils donc contourner l’indemnité contractuelle ? En invoquant leur droit à rétractation, le fameux délai de dix jours pendant lequel les signataires d’un compromis peuvent renoncer à acquérir le bien sans invoquer de motif. La date de signature, intervenue début février, laisse pourtant à penser que le délai est expiré. Mais rien n’est moins sûr, car la loi SRU prévoit des conditions strictes pour la notification du compromis et de ses annexes, conditions dont on ignore, faute de réponse claire de la part du professionnel de l’immobilier, si elles ont été respectées.

Pour mémoire, il a ainsi été jugé, par un arrêt rendu par la Cour de Cassation le 21 mars 2019 (5) , que le délai de rétractation n’avait pas été purgé, car les deux accusés de réception des lettres recommandées dûment adressées par l’agent immobilier avaient été signés par le mari, sans que ce dernier ne dispose d’une procuration de son épouse pour accepter le pli en son nom.

Dans notre cas, bien que le formalisme ne semble pas avoir été respecté à la lettre par l’agent immobilier, les acquéreurs ne contestent pas avoir été correctement informés. Ils ne cachent pas non plus que leur motivation pour se désister est intimement liée au contexte, une raison totalement indépendante du bien objet de la vente.
Sur le fond, c’est l’irresponsabilité des acquéreurs qui saute aux yeux : par pur opportunisme, ils souhaitent revenir sur la parole donnée, au mépris de la plus élémentaire sécurité juridique. « La promesse de vente vaut vente, lorsqu'il y a consentement réciproque des deux parties sur la chose et sur le prix (6) », précise le Code civil en son article 1589.

On ne peut que déplorer l’excès de formalisme imposé par la Loi SRU qui, au lieu de sécuriser les transactions, les fragilise davantage, envenimant les relations entre acquéreurs, vendeurs, et professionnels de l’immobilier. Avec la dictature du consommateur-roi, la mauvaise foi en arrive trop souvent à triompher. Espérons que le législateur corrige les récents excès, ou que les tribunaux, ayant probablement des affaires plus importantes à juger, parviennent à rétablir l’équilibre.

-    Pari tenu ! A qui le tour ? Notre cher Philippe, grand adepte de l’intelligence artificielle, a peut-être des choses à nous apprendre sur le sujet. A moins qu’il ne préfère parler d’autre chose ?

5) LE CGP HABILIS ? FOCUS SUR L’EVOLUTION DE L’EXERCICE DE NOTRE METIER

-    Eh bien, je comptais parler de nos clients, à savoir les conseillers en gestion de patrimoine.

Comment font-ils face à la situation actuelle ? « Le travail à distance s’impose comme la seule manière de poursuivre l’activité », affirmait Jean-François Humbert, le Président du Conseil Supérieur du Notariat sur son compte Twitter le 16 mars dernier. Dans la pratique, la plus grande cacophonie règne, entre les études complètement fermées, celles qui parviennent à s’organiser pour passer les transactions en surmontant les difficultés de la situation actuelle. Là où le notariat peine à trouver une position commune, nous avons été agréablement surpris par la réactivité de nos associations professionnelles.

La CNCGP, dès le 19 mars, adressait un courriel à tous ses adhérents récapitulant les principaux outils de visioconférence nous permettant de communiquer avec nos clients, du moins nos clients « connectés ».
La crise sanitaire nous aura au moins permis de découvrir de nouvelles manières de travailler de manière nomade. Discord, Hangouts Google, Klaxoon, Meet. Jitsi, en passant par Microsoft Teams, sans parler des désormais célèbres Zoom et What’s app, les outils ne manquent pas pour nous permettre de communiquer à distance.
Le cloud permet désormais d’accéder à ses données où que l’on se trouve, faisant naître du même coup des questionnements quant à la sécurité des données. D’où l’essor de certaines entreprises liées à la cybersécurité, thématique également présente au sein des fonds centrés sur l’intelligence artificielle.
La prophétie de Jacques Attali semble s’être réalisée. Dans un ouvrage paru en 1990, il expliquait ainsi « L’économie mondiale sera animée par une demande d’objets nouveaux qui bouleverseront nos modes de vie et que j’appelle objets nomades, parce qu’ils seront portatifs et permettront de remplir l’essentiel des fonctions de la vie sans plus avoir d’attache fixe. (7) »

6)  A LA VOTRE !

Le débonnaire Christophe intervint alors.

-    C’est un sujet si passionnant qu’il nous ferait oublier le motif de notre venue ici. Levons un verre, mes amis, à notre santé !

En ces périodes troubles, l’alcool apparaît sous un jour nouveau. On le trouve tout d’abord sous la forme du gel hydroalcoolique. La situation actuelle fait tristement ressortir les différences entre les pays, ceux qui, bien organisés, ont su déployer des moyens et s’épargner ainsi les difficultés d’un confinement, et ceux qui, cueillis comme au milieu d’un rêve, n’ont d’autre solution que de le fabriquer en toute hâte, en faisant appel à la générosité et à la solidarité de chacun. On saluera le geste de certains de nos fleurons nationaux, qui à l’instar de Pernod Ricard ou de LVMH, ont fait don de la matière première nécessaire à la fabrication de ce précieux gel. On remerciera également les initiatives locales, à l’image de certains parfumeurs maralpins, qui ont accepté de stopper leur production habituelle pour fabriquer du gel hydroalcoolique, à destination des hôpitaux de la région (8).

Mais l’alcool, au pays de Rabelais, c’est aussi et avant tout le délicieux nectar qui emplit nos verres. Comment se porte la filière viticole à l’heure du coronavirus ? La fermeture des restaurants, bars, et caves, l’arrêt des salons viticoles et des ventes au domaine ne favorisent pas, à l’évidence, une filière déjà nettement fragilisée par la décision du Président américain d’augmenter les taxes sur les vins importés.

N’en déplaise aux fervents défenseurs de la dive bouteille, le vin semble bien faire face à un délicat problème de débouché. Ce verdict peut toutefois être nuancé, pour deux raisons notamment : la filière pourrait bénéficier du report des achats qui n’ont pu s’opérer pendant cet épisode sanitaire. Bien que la France soit le premier pays exportateur de vin au monde ad valorem, et que le vin représente son second secteur d’exportation, 70% de la production est consommée dans l’Hexagone.

Par ailleurs, les grands crus devraient par ailleurs, et comme souvent, sortir indemnes de la crise, ayant acquis le statut de valeurs refuge. Au risque de décevoir nos lecteurs, le domaine de Romanée Conti n’a hélas pas prévu de casser les prix. D’aucuns pourront se consoler en achetant quelques actions de LVMH, qui, outre de prestigieux Champagne (Moët, Hennessy, Dom Perignon), compte également d’éminents domaines bordelais (château Pétrus, ou encore Château d’Yquem pour le Sauternes). Les secousses boursières de ces derniers jours ont permis à certains gérants de rentrer à meilleur compte sur cette valeur qu’ils guettaient depuis un certain temps (9).

Autres valeurs refuge, les vignobles non plus ne devraient pas voir leur prix baisser à la faveur de la crise sanitaire actuelle, sauf à ce que l’actuelle épidémie ne s’accompagne en outre du retour du phylloxéra (10). On pourrait même anticiper, comme cela avait été le cas suite à la précédente crise, une hausse pour les appellations ou terroirs les plus prisés (11).  

-    Mais j’ai assez monopolisé la parole. Il me semble que Benjamin n’a pas encore parlé, et nous perdrions beaucoup à ne pas l’entendre. Benjamin, à toi l’honneur.

7) LA PIERRE PAPIER FAIT DE LA RESISTANCE

-    Merci d’avoir si bien su détendre l’assemblée, cher Christophe. D’autant que je compte évoquer un sujet sensible, l’immobilier, et plus précisément dresser un rapide état des lieux de la pierre papier à l’heure du coronavirus.

L’allocution du Président de la République du 16 mars dernier, succédant à l’arrêté décidant la fermeture des établissements recevant du public et considérés comme « non indispensables », ont alimenté les craintes des bailleurs, en particulier les propriétaires d’immobilier commercial. On a pu lire et entendre à peu près tout, avec une nette tendance vers l’exagération plus ou moins apocalyptique.
Comme en toute chose, il faut raison garder, pour pouvoir évaluer le plus justement possible les besoins et les solutions.

L’immobilier commercial est diversement touché par la situation actuelle, en fonction de deux principaux critères, la typologie d’actifs et la signature du locataire.

Première victime économique de la pandémie, le secteur du tourisme est le plus sinistré. Comment des établissements qui, pour certains, sont visés par la fermeture administrative (restaurants, cafés) et, pour d’autres, sont littéralement désertés (hôtels, résidences de tourisme, meublés de tourisme), pourront-ils honorer leurs loyers, alors même qu’ils n’encaissent aucune recette ? Pour cette catégorie de biens, la question se pose plus en termes financiers qu’en termes juridiques.
Certains exploitants de résidences de tourisme ont d’ores et déjà prévenu leurs propriétaires bailleurs qu’ils suspendaient de leur propre initiative le règlement de leur loyer, transférant à ceux-ci leur propre problème de trésorerie. La contagion financière donne ici une sinistre réplique à la contagion sanitaire.

Deuxième typologie d’actifs concernée : les murs de commerce « non indispensables », c’est-à-dire hors commerce alimentaire, pharmacies, banques, qui restent en principe ouvertes au public.

La question se pose en termes à la fois financiers, puisqu’ils n’encaissent plus de recettes, et juridiques, car les baux ont valeur de loi entre les parties.

L’allocution présidentielle n’ayant pas la précision d’un texte juridique (du moins lorsqu’ils sont correctement rédigés), d’aucuns sont allés jusqu’à imaginer qu’un moratoire permettrait aux entreprises d’échapper à leur obligation de régler leur loyer mensuel.
L’ordonnance du 25 mars 2020, précisant les modalités de cette fameuse suspension de loyers, en réserve en réalité le bénéfice aux seules micro-entreprises, définies comme « les personnes physiques et morales de droit privé exerçant une activité économique qui sont susceptibles de bénéficier du fonds de solidarité mentionné à l’article 1er de l’ordonnance n° 2020-317 du 25 mars 2020 susvisée » et (sous réserve de la production d’une attestation de l’un des mandataires de justice) « celles qui poursuivent leur activité dans le cadre d’une procédure de sauvegarde, de redressement judiciaire ou de liquidation judiciaire ». Il s’agit donc uniquement des micro-entreprises (entreprises et travailleurs indépendants, ayant un effectif de moins de 10 salariés et un chiffre d’affaires inférieur à 1 million d’euros, concernés par la fermeture administrative ou ayant enregistré une baisse de chiffre d’affaires de plus de 50% sur le mois de mars).

Et, en fait de report de loyers, elle ne prévoit que l’absence de recours des bailleurs contre le non-paiement des loyers échus entre le 12 mars 2020 et un délai de deux mois après la cessation de l’état d’urgence sanitaire (12).
On est loin de l’amnistie généralisée anticipée par certains grands groupes indélicats, qui, dès les prémices du confinement, se sont arrogés le droit de suspendre unilatéralement le règlement de leurs loyers.
Le cas des bureaux est un légèrement différent. Non concernés par les fermetures administratives, les bureaux sont toutefois assez largement désertés, par mesure de précaution et pour respecter la logique du confinement : le télétravail doit impérativement être mis en œuvre, lorsque c’est possible.
Mais fermeture physique des bureaux ne signifie pas pour autant franchise de loyers, et loin s’en faut. Comme rappelé plus haut, les textes ne le prévoient pas à ce jour, sauf pour le cas précité des micro-entreprises en réelle difficulté financière.

Pour que les autres acteurs économiques puissent assumer leurs loyers malgré l’absence ou la diminution de leurs rentrées d’argent, le gouvernement a prévu un dispositif spécifique, consistant en une avance de trésorerie correspondant à 25% de leur chiffre d’affaires annuel (au maximum). C’est tout l’enjeu des « prêts garantis par l’Etat » ou PGE. Très bon marché et relativement aisés à obtenir, ces prêts de trésorerie ont pour objet d’aider les entreprises à honorer leurs charges pendant la période difficile, leur évitant ainsi de reporter sur leurs fournisseurs leurs propres difficultés de trésorerie.

Enfin, les détenteurs de murs de résidences seniors et d’EHPAD (13) ne devraient pas subir a priori de difficultés particulières au plan financier, ces établissements assurant bien entendu une continuité de services, plus que jamais au vu de la typologie de population hébergée, particulièrement sensible au virus.
Des SCPI comme Pierval Santé, devraient donc bien jouer leur rôle défensif.

8) EST-CE LE MOMENT D’INVESTIR SUR LES MARCHES ?

-    Eh bien, j’espère être à la hauteur de la tâche, répondit Isabelle. J’ai envie de lever le voile sur une question embarrassante… la délicate question du momentum.

Un instant d’inattention au milieu d’un rendez-vous, et la question tombe, comme un couperet. Mais Madame Gauthier, pensez-vous que ce soit le moment d’investir sur les marchés ?
Comme dans les meilleurs westerns de Sergio Leone, le temps s’égrène, le duel s’installe dans une tension presque palpable. On s’épie à la dérobée. Si seulement l’on pouvait répondre, sans l’ombre d’un doute : bien sûr, il n’y a aucun risque ! On serait, au choix, voire cumulativement, derrière une boule de cristal, sous les verrous (14), ou jalousement gardé au service d’intérêts supérieurs, mais en aucun cas face à un investisseur particulier.
Alors comment répondre à cette sempiternelle question, que nous adressons nous-mêmes régulièrement aux gérants, espérant que leur immersion constante et leur plus grande connaissance du terrain les amène à sentir davantage les marchés ?
A ce jour, la réponse la plus pertinente nous a été donnée par la société de gestion Fidelity International, représentée par Christophe Fernandes. Nous lui cédons donc notre plume avec plaisir.

Privilégier la durée de l’investissement et non le « timing » Fidelity International Gestion

L’approche de long terme représente l’un des principes clés de l’investissement. Cela se traduit par : rester investi dans la durée, en particulier durant les périodes chahutées au cours desquelles les marchés évoluent en dent de scie.
Repérer des opportunités et renforcer ses positions lors des corrections est une chose, mais c’est autre chose que de faire du « trading » avec des « allées et venues » sur les marchés. Chez Fidelity,
nous déconseillons fortement cette approche.

Car l'histoire montre que les chocs brutaux sur les marchés boursiers ont tendance à se concentrer sur de courtes périodes. De même, les performances les plus spectaculaires sont souvent regroupées dans le temps. De plus, il est assez fréquent qu'une forte hausse de marché soit suivie d’une forte baisse (et vice versa).
De manière globale, si les marchés affichent naturellement des périodes de forte volatilité à court terme, on observe tout de même qu’ils maintiennent généralement une tendance haussière à long terme.
Ainsi, les investisseurs qui restent investis le plus longtemps sont les mieux positionnés pour bénéficier pleinement à la fois des rebonds à court terme, mais aussi de cette tendance haussière à long terme.

Sources : Fidelity International, calculs basés sur la performance journalière de l’indice « FRANCE CAC 40 - PRICE INDEX », entre le 27/03/1995 et le 27/03/2020. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Les valeurs citées dans ce document ne constituent pas des recommandations d’achat ou de vente. Elles ne sont données qu’à titre d’illustration.

-    Je vois qu’Antoine est captivé par la démonstration. Que dirais-tu de nous faire profiter de tes talents d’orateur ?

9)    LA MEDIATHEQUE DU CONFINE

-    J’accepte avec plaisir. Et puisque nous voilà confinés, je m’interroge sur les plus agréables manières de passer le temps. Que diriez-vous d’échanger nos suggestions de livres et de films ?
Force est de constater que l’idée fit mouche…

-    Antoine Boissay, Agapan solutions, Natixis : « Le Double » de Fiodor Dostoïevski
-    Axelle Falaise, BDL Rempart Europe : « La terre des morts » de Jean-Christophe Grange et « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus » de Pierre Bayard
-    Sébastien de Frouville, Comgest AM : : « Chavirés ! » d’Eric Loizeau, témoignages, récits et nouvelles de navigateurs célèbres. Et pour ne pas perdre la main : « Stratégies d'Investissement : Les secrets de la fortune des hedge funds »
-    Claude Guillermas, CPR AM : L’excellente BD « Economix », et « La Servante écarlate »

-    Christophe Fernandes, Fidelity International : « Le cygne noir » de Nassim Taleb.

-    Eva Sarlat, la Financière de l’Arbevel : « Disruption : intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée » de Stéphane Mallard

-    Philippe Giustiniani, la Financière de l’Echiquier : « Le Joueur d’échec » Stefan Zweig
-    Pierre Lorre, Gemequity : « L’Argent » d’Emile Zola, « Sapiens » de Yuval Noah Harari

-    Benjamin de Frouville, M&G Investments : « Le Dernier théorème de Fermat » de Simon Singh

-    Et votre serviteur, Isabelle Gauthier, cabinet BG2C Finances : « La résistible ascension d’Arturo Ui », de Bertolt Brecht, « le Désert des Tartares » de Dino Buzzati, et « la Promesse de l’aube » de Romain Gary

FILMOGRAPHIE :
La palme des assets revient à Bigshort, nominé à trois reprises.
-    AB : la série « Le Bureau des légendes »
-    AF : « Joyeuses funérailles » et le meilleur documentaire Netflix : « Dans le cerveau de Bill Gates »
-    S de F : « Le Sauvage », avec une Catherine Deneuve et un Yves Montand au sommet de leur talent ; « Central Do Brasil », une double quête identitaire avec en toile de fond les somptueux paysages brésiliens.
-    CG : « A beautiful mind », « Imitation game », «  Margin Call »  
-    ES : « Nous trois ou rien » de Kheiron, « Mustang » Deniz Gamze Erguven
-    PG : « Les évadés », et la mini-série Netflix « Notre planète »
-    PL : « Green Book », « 1917 », « Le Chant du Loup »
-    B de F : « Parasite », film coréen primé à Cannes

-    Puisque Claude a ouvert le bal, en sa qualité d’aîné, je propose qu’Eva, la benjamine de l’assemblée, choisisse un thème pour clore ces dix journées d’échanges.

10)    AINSI FONDS, FONT, FOND…

Eva s’avança alors, dans un mouvement gracieux.

-    Mes amis, terminons par un bon mot. Ainsi fonds, font, fond, avec toutes les orthographes possibles, jeux de mots admis, voire recommandés. J’ai hâte de vous entendre.

Et si nous commencions par un peu d’étymologie ?

Dans son premier sens, « fonds » désigne le « sol d’un champ, d’une terre, d’un domaine », nous apprend le Littré. A force de l’utiliser pour parler des fonds…communs de placement, on en oublierait qu’à l’origine, il s’emploie pour parler d’actifs tangible, avant de dériver vers de l’immatériel, pour s’appliquer aux « fonds de commerce », puis aux capitaux financiers. L’épopée du mot reflète l’incroyable évolution sociologique, le basculement d’une société agraire vers une société de l’immatériel, de l’incorporel, voire du virtuel. On retrouve la summa divisio entre notre approche civiliste et la Common Law, plus versée vers la reconnaissance des biens immatériels. Eternelle opposition que l’actualité brûlante ne manquera pas de raviver, à travers le spectre de la pénurie alimentaire, évoqué il y a une poignée de jours par l’ONU et l’OMS. Et si la détention de terres agricoles fertiles redevenait un enjeu majeur du XXIème siècle ?

Mais ainsi font, font, font, c’est aussi la chanson des marionnettes, Pinocchio en tête. Quel sera le plus grand Pinocchio du Coronavirus ? La Chine, et son bilan de santé de plus en plus contesté ? Les entreprises qui se prétendent plus en difficultés qu’elles ne le sont pour pouvoir profiter des aménagements d’urgence ? Les 1 500 euros prévus par le fonds de solidarité semblent ainsi déchaîner les passions, comme s’il s’agissait d’un dû, alors qu’ils devraient être réservés aux entités au bord du dépôt de bilan. Ou encore les escroqueries en tout genre qui fleurissent sur le thème, profitant honteusement de la panique ou de la méconnaissance des plus vulnérables d’entre nous. Faux policiers, faux banquiers, faux remèdes, la liste est longue.
Mais en ces périodes troubles, sachons aussi « rallumer les étoiles » (15). Il y a toujours un moment où l’on finit par toucher…le fond. La métaphore martiale scandée par Emmanuel Macron (« Nous sommes en guerre »), comme le réarmement des Américains, nous laisse à penser que nous sommes réellement entrés en guerre.

Et, pour faire un peu d’histoire des marchés, les conflits se soldent généralement par des hausses sur les marchés financiers, tandis qu’au plan économique, les périodes d’après-guerre sont reconnues comme étant les plus productives.

Nombre de découvertes scientifiques sont en réalité des applications civiles de recherche de guerre. Il en est ainsi d’internet, ou plutôt de son ancêtre, l’Arpanet. De peur qu’une attaque massive de l’URSS ne détruise les centres informatiques stratégiques américains, l’université de Californie, Los Angeles (UCLA) a mis sur pied un échange de données entre son énorme calculateur et celui de Stanford, un premier échange décentralisé qui a finalement connu l’avenir qu’on lui connaît.

A votre tour, chers lecteurs, de rallumer vos étoiles. A vous de creuser aujourd’hui à la recherche des trésors qui embelliront vos lendemains. « È [...] meglio fare e pentere, che starsi e pentersi (16). »

 

(1)  Littéralement, « Reste chez toi »
(2)  Angela’s ashes, roman autobiographique de Franck Mc Court, salué par un Prix Pulitzer, et adapté pour le cinéma en 1999, l’histoire d’un enfant né dans une famille irlandaise touchée par la Grande Dépression, qui lutte pour s’arracher à son destin.
(3)  23 faillites de compagnies aériennes dénombrées en 2019
(4)  Le gouvernement italien a récemment annoncé qu’il nationaliserait Alitalia.
(5)  Arrêt de la Cour de cassation n° 333 du 21  mars 2019, 3ème chambre civile
(6)  « Pacta sunt servanda », les conventions doivent être respectées. C’est l’un des principes cardinaux du droit qui nous ont permis de sortir du Moyen-Age, période d’insécurité juridique chronique.
 (7) Jacques Attali, Lignes d’Horizon, 1990
 (8) Ainsi les sociétés Mane, Arthes, Jean Bouis, de Sophia Cosmétiques, pour n’en citer que quelques-unes
(9)  C’est notamment le cas de Stuart Rhodes pour le fonds M&G Global Dividend
(10)  L’hypothèse nous semblait hautement improbable jusqu’à ce que nous découvrions qu’une invasion géante de criquets s’abat depuis février sur la Corne de l’Afrique. Dans le doute, nous déconseillons à nos lecteurs de former des septuors de trompettes, tant pour respecter les règles du confinement, préserver l’ouïe de leurs voisins, que pour prévenir tout risque apocalyptique.
(11)  Selon les statistiques de la Safer, entre 2012 et 2017, le prix moyen d’une vigne en Côte d’Or est passé de 492 000 à 674 800 euros l’hectare, soit une hausse de 40%.
(12) Voir en ce sens l’excellente synthèse rédigée par Alain Confinole, pour les éditions Dalloz, le 30 mars 2020.
(13)  EHPAD, établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes
(14) Puisque l’investissement en Bourse comporte nécessairement des risques, plus ou moins importants en fonction du degré de risque (voir échelle DICI) et que les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
(15) Guillaume Apollinaire, Prologue des Mamelles de Tirésias « La voix du capitaine inconnu qui nous sauve toujours cria : Il est grand temps de rallumer les étoiles ».
(16) Giovanni Boccaccio, Le Décaméron, en Français « Mieux vaut faire et le regretter que s’abstenir et s’en repentir ».