« Nous voulons transformer l’épargne des Français »

Generali France veut diversifier l’épargne des particuliers vers l’économie réelle. L’assureur prévoit notamment de lancer une société de gestion à destination de la clientèle patrimoniale
Alessandra Gaudio, directrice des solutions patrimoniales de Generali France (Crédit Photo : Sébastien d'Halloy)

L'Agefi Actifs : Quel regard portez-vous sur la crise actuelle ?  

Alessandra Gaudio : C’est une crise inédite. Elle n’est pas terminée et va entrainer une redistribution des cartes. Cette redistribution interviendra au niveau global avec un jeu géopolitique qui tourne déjà à plein régime. Elle sera aussi microéconomique avec des secteurs d’activité qui vont beaucoup souffrir, comme l’hôtellerie ou les transports, et d’autres qui en sortiront renforcés, à l’image des nouvelles technologies.

Entre le chaos et la dette, les autorités du monde entier ont choisi la dette. L’interventionnisme des banques centrales a été très fort et beaucoup plus rapide qu’en 2008. Il a permis de garantir la solvabilité des Etats mais aussi, directement ou indirectement, celle des entreprises. Les mécanismes de chômage partiel mis en place en Europe témoignent des leçons que nous avons tirées des crises précédentes. A cela s’ajoutent les montants colossaux annoncés pour les plans de relance et qui laissent espérer un horizon moins noir qu’on aurait pu le craindre.

Mais restons lucides, le choc le plus important est probablement devant nous et il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences de la crise sanitaire. Il sera également important de s’interroger sur la pérennité des solutions mises en place. Inévitablement, la question de la solvabilité des agents économiques – Etats, entreprises, individus - se posera.

Comment Generali France a réagi face à la crise sanitaire ?

Comme n’importe quelle entreprise, notre priorité a avant tout été la protection de nos salariés. Cette priorité s’est accompagnée d’un autre enjeu essentiel : assurer la continuité de nos services et le suivi de nos clients. 

Globalement, nous avons traversé les trois mois de confinement de manière sereine grâce à la solidité de notre structure. 2019 et les premiers mois de 2020 ont été excellents et nous ont permis d’absorber le choc sans remettre en cause nos projets de développement en cours.

Nous avons aussi décidé d’apporter un soutien financier direct aux économies locales des pays dans lesquels nous sommes implantés. En France, l’ensemble des engagements portés par Generali pour lutter contre le Covid-19 et ses conséquences se porte à près de 300 millions d’euros, s’inscrivant dans les 3,2 milliards d’euros de mesures exceptionnelles prises par les acteurs de l’assurance.

Votre activité n’a donc pas souffert pendant le confinement ?

L’activité épargne de Generali France est restée soutenue. L’interventionnisme des banques centrales a rassuré les clients. Certains ont même vu cette situation comme une opportunité d’investissement. Globalement, cela s’est traduit par une bonne collecte en assurance vie, principalement portée par nos partenaires CGP. A fin mai, notre collecte brute (tous réseaux confondus) s’élevait à plus de deux milliards d’euros, avec un taux d’unités de compte (UC) autour de 55 %.

La période a évidemment été propice aux arbitrages, mais contrairement à certaines anticipations, ils ont plutôt été en faveur des UC.

Vous attendez-vous à une seconde partie d’année positive ? 

A côté d’un intérêt renouvelé pour le marché actions, le confinement a aussi été une période intense de thésaurisation, notamment vers le Livret A. Nous espérons pouvoir convaincre les particuliers de diversifier leur épargne vers l’assurance vie sous toute ses formes dans les mois à venir. Pour cela, il faudra aussi investir dans l’accompagnement et le conseil des clients.

Justement, les épargnants ne risquent-ils pas de retourner vers le fonds en euros ?

Une partie d’entre eux sera tentée de le faire. Cependant, le fonds en euros, qui a longtemps été la colonne vertébrale de l’épargne française, ne peut plus être la réponse à tous les objectifs de placement. Désormais, les particuliers doivent faire un choix entre liquidité, rendement et garantie en capital.

Nous voulons transformer l’épargne des Français en y apportant une approche responsable et de long terme. L’assurance vie doit gagner en souplesse et proposer des solutions plus personnalisées à chaque client en fonction de leurs projets d’épargne. Aujourd’hui, les rendements des fonds en euros ne sont plus adaptés à la majorité de ces projets. Nous devons pouvoir l’expliquer à nos clients et leur offrir des alternatives. C’est le moment d’être visionnaire et disruptif avec comme maîtres mots l’éducation financière et le conseil responsable.

C’est dans cette optique que vous venez de lancer votre offre sur les actifs réels ?

Tout à fait. L’objectif que nous nous sommes fixés avec Generali Investments est de proposer des solutions de diversification tournées vers l’économie réelle. Cela rend l’investissement plus concret pour les particuliers, qui souhaitent donner du sens à leur épargne. Nous voulons que cette gamme puisse offrir une réponse aux enjeux de demain avec une approche durable intégrant des critères ESG.

C’est la raison pour laquelle la première pierre de cet édifice a été posée avec le lancement du fonds GF Infrastructures durables, dans lequel Generali France a engagé 150 millions d’euros aux côtés des épargnants. L’idée derrière de cet OPCVM, est de donner accès aux particuliers [il est accessible à partir de 10.000 euros, ndlr] à des projets réservés jusqu’ici aux investisseurs institutionnels et de participer à la relance de l’économie réelle. Pour pallier le manque de liquidité inhérent à ce type de produits, la liquidité du fonds est assurée par Generali France. Les clients peuvent investir ou désinvestir du fonds tous les 15 jours.

Evidemment, le fonds comme toute la gamme qui va suivre est éligible à l’assurance vie.

Quelles sont les autres stratégies qui enrichiront cette gamme ?

Nous allons lancer un fonds de private equity d’ici fin 2020 et un fonds de dette privée en 2021. Ils participeront à la même logique que GF Infrastructures durables, à savoir offrir une alternative crédible et durable au fonds en euros. Il conviendra de déployer beaucoup d’efforts de pédagogie pour bien faire comprendre aux clients les différents niveaux de risque de chaque support d’investissement. C’est dans cette optique que mon équipe a été créée. Elle aura notamment pour mission de mieux informer tous nos réseaux de distribution.

Le mouvement du coté vers le non coté est un mouvement global. Fin 2019, les actifs non cotés représentaient 25 % du portefeuille des fonds de pension dans le monde, contre 19 % fin 2018. Notre objectif est d’offrir aux particuliers la possibilité de participer à ce mouvement. D’autres fonds sur cette thématique seront amenés à compléter cette gamme, toujours avec une approche de durabilité.

L’ESG est donc l’autre cheval de bataille de votre équipe ?

L’ESG n’est plus une option, c’est une évidence. La crise l’a encore démontrée. Les fonds intégrant des critères ESG se sont mieux comportés que la moyenne ces derniers mois. L’analyse extra-financière est devenue une composante essentielle de la performance à long terme. Aujourd’hui, les risques environnementaux ou les risques de réputation ont des conséquences importantes sur les performances boursières des entreprises. Ne pas les prendre en compte, c’est nier une part très importante de la gestion des risques et donc, à terme, diminuer les retours de nos investissements.

Generali travaille sur ces questions depuis de nombreuses années. C’est notamment pour cela que le groupe a acquis Sycomore AM début 2019. Aujourd’hui, nous proposons au sein de nos contrats d’assurance vie près de 170 fonds intégrant des critères ESG, gérés par 50 sociétés de gestion. Nous voulons aller plus loin car c’est le sens de l’histoire, comme le montre la réglementation avec la loi Pacte.

Quels sont les autres chantiers de développement ?

Nous avons pour ambition de créer une nouvelle société de gestion, complémentaire à Generali Investments et dédiée à la clientèle patrimoniale de Generali France. Elle ne commercialisera pas une gamme de fonds spécifiques mais s’appuiera sur toutes les forces de Generali et celles de nos sociétés de gestion partenaires, en architecture totalement ouverte pour proposer des solutions d’investissement en gestion sous mandat, gestion pilotée, produits structurés ou fonds dédiés. Ces solutions seront mises en musique dans cette structure dédiée afin de coller au plus près aux demandes spécifiques de chaque réseau et de leurs clients. Nous avons effectué notre demande d’agrément il y a quelques semaines et attendons la réponse de l’AMF.

Ne craignez-vous pas que le renforcement de votre offre patrimoniale soit perçu par les CGP comme de la concurrence ?

Au contraire, l’idée derrière tous les développements que nous sommes en train de mettre en place est de mieux servir nos partenaires CGP. Nous avons avec eux une relation quasi symbiotique, leur développement et leur réussite sont aussi les nôtres car nos intérêts sont parfaitement alignés.

C’est d’ailleurs souvent à leur initiative que nous faisons évoluer nos offres, comme dans le cas du contrat Himalia auquel nous avons ajouté il y a un peu plus de deux mois une sélection d’actions cotées au CAC 40, SBF 120 et EuroStoxx 50.

Notre rôle est de proposer des solutions innovantes venant répondre aux besoins de leurs clients et aux évolutions de la société.

Au regard de cette crise, comment voyez-vous évoluer le monde de la gestion de patrimoine dans les années à venir ?

Je ne crois pas au monde d’après, à une cassure totale. Je crois plutôt à une transition plus rapide. La révolution digitale entamée il y a quelques années a pris tout son sens durant la crise. Les acteurs du marché patrimonial devront à l’avenir être capables de proposer des outils digitaux performants à leurs clients sous peine de se retrouver sur le bord de la route.

L’autre enseignement de la crise, c’est l’importance de l’approche ESG. Désormais tout le monde en est convaincu et l’intérêt des particuliers est décuplé. La difficulté, pour eux comme pour nous, c’est d’y voir clair parmi tous les labels existants. Aujourd’hui, pour un particulier, l’ESG est encore une jungle et il lui est très difficile de distinguer un produit véritablement durable et responsable d’un produit faisant du « green washing ». Nous attendons donc beaucoup de la nomenclature européenne qui mettra, je l’espère, un peu d’ordre et de clarté dans tout cela.

Enfin, je pense qu’il est grand temps de remettre la temporalité au centre de la gestion et du conseil en investissement patrimonial. Ou plus précisément, de proposer une nouvelle temporalité, plus longue, s’inscrivant dans un objectif durable et adapté aux projets d’épargne de chacun.