« Nous voulons faire de FPF un label »

Le nouveau duo à la tête de l’association professionnelle du financement participatif en France se confient sur leurs ambitions. Ils répondent aux attaques sur le fonctionnement du crowdfunding et reviennent sur les évolutions du secteur, comme les rapprochements avec les CGP.

Pourquoi un duo à la tête de FPF ?

Damien Guermonprez (DG) : Mathilde et moi aurons des missions très complémentaires. De mon côté, je m’occuperai principalement de représenter l’association et ses 145 adhérents auprès des instances publiques. Ces échanges sont encore plus importants depuis l’entrée en vigueur du nouveau règlement relatif aux Prestataires européens de services de financement participatif (PSFP). Il ouvre les portes de l’Europe aux plateformes françaises mais à des conditions parfois défavorables. Leur déploiement sur de nouveaux marchés sera l’un des prochains enjeux du secteur.

Mathilde Iclanzan (MI) : Pour ma part, je m’occuperai des sujets métier en apportant une vision large grâce à mes échanges avec les acteurs. Je veux aussi les fédérer pour mener des discussions de place et réussir à parler d’une seule voix sur les sujets majeurs. Enfin, l’association continuera à développer des bonnes pratiques pour la profession. Cela passe par des standards de marché, comme les indicateurs de performance que l’on peut déjà retrouver sur tous les sites de nos adhérents. Notre prédécesseur, Jérémie Benmoussa, avait également commencé une liste noire de promoteurs et de marchands de biens. C’est un projet très important que nous continuerons car nous devons encore gagner la confiance des investisseurs, des régulateurs et des acteurs de la finance d’une manière générale.

L’adhésion à FPF n’est pas obligatoire. Sur les 80 plateformes du marché, 70 sont adhérentes chez vous. Comment comptez-vous accompagner l’essor du secteur ?

MI : Nous irons chercher les plateformes une par une pour essayer de les convaincre. Le secteur est en pleine croissance mais doit encore continuer à se professionnaliser. Pour cela, nous devons parler d’une seule voix. Il suffit d’une seule plateforme qui dérape pour que toute l’image de la profession soit entachée !

Le règlement européen sur les PSFP crée un marché unique pour toutes les plateformes de l’UE. Craignez-vous de voir arriver des mastodontes étrangers en France ?

DG : On commence à sentir une effervescence. Certaines plateformes ont été approchées pour des rapprochements. Le PSFP est une vraie opportunité pour capter des investisseurs étrangers. En revanche, je ne sens pas une envie profonde des investisseurs français d’aller vers des plateformes étrangères. Pour l’instant, nous n’observons pas beaucoup de flux entre pays. Les plateformes françaises sont encore un peu attentistes car certaines zones de flou persistent, comme le délai d’obtention du label, qui pourrait être prolongé [initialement prévu pour novembre 2022, ndlr]. Pour autant, les plateformes ont besoin de l’Europe ! Il faut que les acteurs tricolores partent à la conquête des marchés porteurs, comme la Belgique et l’Allemagne.

MI : J’ajouterais qu’harmoniser les statuts ne suffit pas. Aujourd’hui, certains pays ont mis en place un dispositif fiscal pour inciter les épargnants à investir dans le financement participatif. C’est le cas aux Etats-Unis et au Royaume-Uni par exemple. Le gouvernement français ne souhaite pas créer de niche fiscale pour l’instant, mais il faudra bien en parler à un moment. Harmoniser les statuts c’est bien, mais il faut aussi harmoniser la fiscalité.

On observe plusieurs mouvements de marché importants comme l’intermédiation qui progresse dans les collectes. Le modèle du financement « par la foule » ne fonctionne plus ?

MI : C’est une évolution naturelle, pas un problème de modèle ! Les besoins de la finance alternative augmentent tous les jours, surtout dans l’immobilier qui est la locomotive du marché. En cela, l’abaissement du plafond des collectes à 5 millions d’euros, imposé par le règlement européen [au lieu de 8 millions, ndlr] est une erreur. Plus le montant d’un projet est élevé, plus le risque est abaissé, car ce sont les opérateurs les plus solides que l’on retrouve sur ce type d’opérations.

Les CGP semblent encore réticents à travailler avec les plateformes. Certains craignent notamment que leurs clients restent captifs et réinvestissent sans commissionnement...

MI : La technologie permet de lever ce doute très facilement. Chez WiSEED [dont elle est directrice générale, ndlr], les clients intermédiés sont identifiés dans notre outil. Leur CGP est rémunéré à chaque fois qu’ils investissent, même s’il n’intervient pas. Toutes les plateformes devraient adopter un procédé similaire au risque de mettre à mal la confiance du conseiller.

Autre critique récurrente : le risque. Les défauts et retards sont-ils amenés à augmenter inéluctablement ?

MI : Selon moi oui, mais dans des normes de marché. Je dirais que jusqu’à 2 %, il n’y a pas lieu de s’inquiéter car ce sont des taux de risque de crédit normaux dans l’immobilier. Le financement participatif doit servir un objectif de diversification. C’est à nous, plateformes, associations, de continuer à faire de la pédagogie et d’être transparents. Il faut accepter le risque de défaut et de retard, ils sont inhérents au métier du financement au sens large et donc du financement participatif. Pour autant, quand défaut il y aura, il faudra savoir en tirer les leçons pour définir des bonnes pratiques et devenir meilleur.

Justement, dans son son dernier baromètre, FPF ne donne qu’une fourchette des taux de défaut et retard. Cela ne contribue pas à donner une image de transparence…

DG : Ces données sont très compliquées à recueillir et à harmoniser. Tous les acteurs ne communiquent pas dessus… C’est pourquoi il sera nécessaire de tous nous mettre autour de la table pour discuter des modalités de calcul. Mais dans tous les cas, le marché sanctionne très vite. Tout est visible en ligne et une plateforme qui cumule des taux de retards et défauts élevés sera très vite épinglée. Maintenant, il faut aussi faire de la pédagogie et expliquer que retard ne veut pas dire défaut  et que les retards sont inhérents à l’immobilier en raison des contraintes techniques, administratives, de commercialisation, etc. Un projet qui prend du retard n’est pas un projet qui va mal, c’est même souvent le contraire. Il est aussi à noter qu’en 2021 et 2022, les plateformes ont sûrement accumulé les retards liés à la crise sanitaire et ses conséquences directes et indirectes en bout de chaîne, mais les pics de prorogations des derniers temps vont revenir à la normale d’ici quelques mois. Toutefois, certains promoteurs un peu fragiles avant la crise sanitaire se trouvent forcément encore plus en difficulté aujourd’hui.

Fin 2021, FPF rappelait ses adhérents à l’ordre concernant les critères de définition d’un « projet en retard »…

MI : La règle est pourtant simple et s’applique à tous : un projet doit être considéré en retard dès le premier jour de dépassement du délai initial, et ce, qu’il y ait eu une assemblée générale des investisseurs ou non.

Rappeler à l’ordre n’est parfois pas suffisant. Or, FPF n’a pas de pouvoir de sanction. Comment comptez-vous faire rentrer les plateformes récalcitrantes dans le rang ?

DG : Nous voulons faire de FPF un label. L’association mène déjà des audits sur ses adhérents pour suivre notamment leurs indicateurs de risque. Nous durcirons les critères actuels pour que FPF soit une marque de qualité pour nos membres et leurs investisseurs. Ceux qui ne les respecteront pas seront exclus, même si nous croyons davantage au pouvoir de la conviction que de la sanction.

De plus en plus de plateformes se mettent à la distribution de SCPI. Le crowdfunding n’est-il pas en train de perdre son ADN ?

MI : Non, c’est un mariage de raison ! Cela répond à la demande des investisseurs de solutions de diversification. Les SCPI ne sont qu’une nouvelle corde à notre arc. Ce sont d’ailleurs davantage les sociétés de gestion qui nous approchent car elles se rendent compte qu’elles peuvent ainsi toucher une clientèle à laquelle elles n’ont pas accès habituellement. La finance traditionnelle laisse de côté toute une partie des épargnants, qui n’est captée par aucun acteur. Le crowdfunding donne accès à ces épargnants moyens qui pourraient devenir des investisseurs plus importants à long terme. Mais pour être totalement transparentes, les plateformes doivent indiquer la part de leur clientèle intermédiée. On ne parle plus vraiment de crowdfunding quand 80 % de la collecte provient de CGP ou de family offices

L’offre de crowdfunding avec capital garanti est dans les cartons depuis plusieurs mois. Finira-t-elle par sortir ?

MI : Oui, nous sommes toujours en discussion avec un assureur français, mais il est encore trop tôt pour donner plus d’informations. Instaurer des garanties assurantielles n’est pas simple. Se pose notamment la question de celui qui assumera le coût de l’assurance… En réalité, au fil des années, nous avons réussi à convaincre les investisseurs qui recherchent du rendement. Ils sont peu intéressés par les investissements de « bon père de famille ».

Pourquoi continuer ce projet qui n’enthousiasme pas non plus vos adhérents ?

MI : La profession est encore en phase de structuration. Nous avons tous voulu avancer sur ces questions pour ne pas louper le coche. De plus, si la majorité des investisseurs est prête à assumer un risque en échange de 9 % de rendement, une petite partie peut être intéressée par une solution plus sécurisée. Cela peut également être un produit d’appel pour attirer des investisseurs prudents afin qu’ils se familiarisent en douceur avec le financement participatif, avant de se lancer dans un projet plus « traditionnel », sans garantie.

DG : Au-delà de la garantie en capital, les investisseurs auront bientôt accès à un marché secondaire grâce à la blockchain. C’est notamment ce que l’on observe dans les pays baltes où certains acteurs ont lancé des plateformes de marché secondaire pour offrir plus de liquidité à leurs investisseurs. En tokenisant des actifs illiquides comme des parts d’immeuble, des actions de startups ou des créances sur des PME, ces plateformes facilitent leur revente et offrent ainsi aux investisseurs du marché primaire une sortie possible et une valorisation de leurs actifs à tout moment.

Quels sont les prochains enjeux du crowdfunding ?

MI : Le marché doit partir à l’assaut des jeunes investisseurs qui ont de l’épargne disponible à investir. Il faudra également que le crowdfunding se renouvelle face aux nouveaux usages, aux nouvelles attentes des investisseurs, souvent early adopters de toutes les facettes de la finance alternative.

DG : Leurs attentes évoluent, ils cherchent aussi une épargne socialement responsable. Nous devons enrichir nos offres en actifs respectueux des critères ESG et le faire savoir. Nous devons aussi continuer d’innover pour faciliter l’investissement. Aujourd’hui, l’open banking facilite la collecte auprès des investisseurs. Demain, il faudra capter une partie de l’épargne en cryptos, accueillir de nouveaux types de plateformes et contribuer à faire émerger une association comme FPF à l’échelle de l’Europe.