« Nous voulons être la référence des CGP » 

Crise sanitaire, approche du Brexit, séparation avec Prudential… les obstacles ont été nombreux pour M&G cette année. Son patron pour la France revient sur sa nouvelle offre de mandats pour family offices et ses ambitions auprès des CGP.
Brice Anger, directeur général de M&G Investments France

Le 1er janvier 2021 marque la fin de la période de transition du Brexit. L’approche de cette date entame-t-elle votre optimisme pour l’année prochaine ?

Non, nous nous y préparons depuis 2016. Peu après le référendum, nous avons commencé à prendre des dispositions pour assurer la continuité de la gestion des mandats européens de conseils et de gestion, jusque-là gérés depuis le Royaume-Uni. L’objectif était de préserver les intérêts de nos clients quelle que soit l’issue du Brexit. Nous avons donc créé une plateforme de Sicav luxembourgeoise pour héberger nos 25 fonds commercialisés en Europe. Elle est devenue notre plateforme de distribution internationale desservant nos clients localisés en Europe, en Asie et en Amérique.

Le transfert de la majorité des actifs de nos clients non britanniques vers nos Sicav de droit luxembourgeois s’est achevé en mars 2019. Nos clients britanniques, eux, continuent à être servis directement par nos équipes de Londres.

Ce projet a représenté un coût et un engagement importants mais il était indispensable compte tenu des ambitions du groupe pour l’Europe. Paris constitue l’une de nos principales filiales européennes et accueille déjà le siège des opérations de M&G Real Estate pour le continent. Sa connexion à Londres par l’Eurostar et son vivier de talents dans le domaine de la finance la place en pole position pour l’activité financière. Nous envisageons également d’étendre les autorisations réglementaires et les capacités de gestion de nos entités situées dans l’Union européenne, notamment à Paris et à Luxembourg.

En avril dernier vous lanciez « M&G by Sanso », une offre de mandats pour family offices. Est-ce le début d’une spécialisation dans la gestion de fortune ?

M&G by Sanso est notre réponse au mouvement de « premiumisation » qui concerne tout le secteur de la gestion d’actifs et de la distribution. Le marché des CGP se complique et, en parallèle, le segment de la distribution grand public a encore beaucoup de mal à fonctionner en architecture ouverte. Les distributeurs dans la gestion de fortune sont plus ouverts, c’est pourquoi nous voulons nous renforcer sur ce segment.

Les family offices sont eux davantage attirés par les mandats que par les fonds. N’ayant pas le statut de société de gestion en France, nous nous sommes rapprochés de Sanso pour développer cette offre. Fair/e avait l’exclusivité jusqu’à septembre. Nous sommes actuellement en discussions avec cinq autres family offices. Notre objectif est de travailler avec 10 à 15 sociétés d’ici deux ans, avec un ticket moyen de 500.000 euros (même si le minimum est de 250.000 euros).

Pour autant, M&G by Sanso ne représente qu’une petite partie de notre marché. Nous restons multiplayer et voulons travailler avec tous les types d’acteurs. Notre marque nous permet de nous renforcer sur la gestion de fortune et d’être référencés par les réseaux bancaires.

A combien s’élèvent les encours à date ?

Nous ne pouvons pas communiquer sur ce chiffre.

La clientèle patrimoniale reste donc votre cœur de cible. Quelle est votre stratégie avec les CGP ?

Nous voulons être leur société de gestion internationale de référence. Dès notre implantation en France en 2007, nous avons ciblé ce segment, avant même de nous adresser à la clientèle institutionnelle et les réseaux bancaires. Environ 2.000 CGP travaillent avec nous à présent, ce qui représente environ 1,5 milliards d’euros d’encours. Notre objectif est d’augmenter cette part à 2 milliards d’euros d’ici trois ans. Nous savons qu’ils sont sur-sollicités et qu’ils ne peuvent pas souscrire à un nombre infini de fonds. Aussi, nous leur proposons des fonds flexibles et diversifiés qui peuvent constituer le cœur de leurs portefeuilles, avec en complément des produits de niche. Nous misons notamment beaucoup sur les actions thématiques internationales.

Beaucoup de CGP perçoivent pourtant les fonds thématiques comme du marketing…

Le discours marketing doit être en lien avec la réalité de la gestion et le socle d’investissement doit être suffisamment large. Il s’agit de trouver le bon équilibre pour ne pas contraindre excessivement les gérants. Nous avons une approche de conviction : nos fonds comportent entre 30 et 40 valeurs. Nous priorisons deux thématiques : l’investissement à impact et les infrastructures. Toutes deux bénéficient de vents porteurs grâce aux projets de relance en Europe et aux Etats-Unis. Nous allons également développer une gamme de solutions répondant à des objectifs ESG spécifiques afin de répondre aux préoccupations croissantes de nos clients. L’accent sera notamment mis sur les entreprises qui proposent une solution au changement climatique.

Toutes les sociétés de gestion font de l’ESG à présent. Est-ce vraiment une thématique différenciante ?

Effectivement, d’ici peu de temps, tous les fonds seront ESG. Une société de gestion qui n’a pas de conviction sincère sur le sujet n’a aucun avenir. C’est pour cela que nous visons directement l’investissement à impact. C’est un engagement plus fort mais aussi plus compliqué à suivre et à qualifier. Seules les entreprises qui cherchent à atteindre au moins un des 17 critères de développement durable de l’ONU peuvent intégrer les portefeuilles de nos quatre fonds à impact. Nous nous sommes également engagés à atteindre la neutralité carbone pour l’intégralité de nos investissements d’ici à 2050.

Pourtant vous ne visez pas 100 % de vos fonds labellisés. Pourquoi cette décision ?

Non car nous n’avons pas voulu exprimer nos objectifs en ce sens. On s’est fixé 30 ans pour atteindre la neutralité carbone. C’est un cap qui nous semble plus intéressant. Pour autant, cinq de nos fonds distribués en France sont labellisés. Trois ont le label français, deux le belge et d’autres devraient suivre dans les mois qui viennent. L’objectif n’est pas de labelliser tous nos fonds, mais surtout la majeure partie de ceux qui s’adressent aux CGP.

A l’instar de plusieurs sociétés de gestion qui veulent démocratiser les actifs privés, vous misez également sur les infrastructures. Le combat n’est-il pas vain compte tenu de la faible appétence au risque des Français ?

La contrepartie de la performance c’est la liquidité. Si l’investisseur ne veut ou ne peut pas immobiliser son argent, il doit faire un compromis sur la performance. Malgré leur démocratisation, ces actifs restent réservés aux particuliers qui ont une certaine surface financière car les tickets d’entrées sont encore très élevés. Tous n’y ont pas accès. Notre gamme de produits d’actifs privés pour les particuliers se base sur celle développée pour notre clientèle institutionnelle. En parallèle de notre offre en infrastructures, nous réfléchissons à des produits de dette privée, moins risquée que le capital investissement. Nous voulons capitaliser sur notre expertise en la matière, et proposer une formule suffisamment liquide pour les particuliers. En revanche, nos fonds immobiliers sont encore réservés aux institutionnels. Les particuliers sont essentiellement attirés par les SCPI, OPCI et SCI. Or le statut de société de gestion est nécessaire pour proposer ces véhicules.

N’est-ce pas une raison supplémentaire, en plus du Brexit, pour demander l’agrément de gestion à Paris ?

Comme je le disais, notre stratégie a été de prendre toutes les mesures pour parer à toute éventualité. Nous allons étendre nos capacités de gestion pour assurer la continuité du service pour les mandats, notamment à Paris et à Luxembourg.

Au final, quel bilan tirez-vous de votre première année en tant que société indépendante ?

Nous avons fait nos premiers pas en tant que société indépendante dans un contexte très compliqué. Nous avons avancé sur d’importants chantiers, comme l’intégration des facteurs ESG dans nos processus de recherche, d’engagement et d’évaluation de portefeuille, pour la majorité de nos investissements. Nous avons également accru notre présence à l’international, en lançant notre nouveau hub d’investissement américain à Chicago et en développant celui de Singapour. Nos axes de croissance sont fortement tournés vers l’international.

Certains de vos fonds ont enregistré des contre-performances cette année…

L’année a été compliquée au niveau de la gestion. En mars, la Bourse a connu une période de forte volatilité qui a déstabilisé les marchés. Plusieurs sociétés cotées en Bourse ont suspendu le versement de dividendes. N’ayant pu anticiper le Covid, nous avons eu un bias value sur une importante partie de notre gestion action, ce qui a entrainé des performances décevantes de certains de nos fonds au premier semestre.

La tendance a commencé à s’inverser en milieu d’année. En novembre, le regain d’intérêt des investisseurs pour les valeurs cycliques amorcé depuis quelques mois, l’élection de Joe Biden et les multiples annonces de vaccin, ont été bénéfiques pour la plupart de nos portefeuilles. Nous avons également eu quelques bonnes surprises sur les obligations d’entreprises. Ces signaux portent à croire que nous devrions terminer l’année avec des performances correctes. Les encours de M&G en France s’élèvent à 4,5 milliards d’euros à fin novembre dont près de la moitié provient de notre clientèle CGP et banques privées, le solde étant réparti équitablement entre la clientèle discrétionnaire (fonds de fonds, mandats…) et institutionnelle. 2021 se présente donc sous de meilleurs auspices.

Brexit : Bientôt Paris City ?

La date butoir approche à grands pas. Le 1er janvier 2021, la période de transition du Brexit, censée permettre au Royaume-Uni et à l’Union européenne de s’accorder sur leurs relations futures prendra fin. En l’absence d’accord à date, la crainte des sociétés de gestion britanniques est de perdre leur passeport européen. Or, c’est leur sésame pour le Vieux Continent : il leur permet de commercialiser leurs fonds dans toute l’Union. Depuis l’annonce du Brexit, les grandes capitales européennes font les yeux doux aux asset managers pour accueillir leurs équipes de gestion. A ce jeu de séduction, Paris tient une bonne place. En début d’année, Paris Europlace estimait à 4.000 le nombre d’emplois directs relocalisés de la City vers la capitale. L’AMF annonçait également avoir délivré 42 agréments à des sociétés financières britanniques souhaitant s’installer en France. Soit une augmentation des effectifs de plus de 1.500 personnes à fin 2020.