Gestion de patrimoine

Les experts-comptables s’investissent peu à peu

Les cabinets comptables accélèrent les transformations pour conquérir le marché du conseil à forte valeur ajoutée
Pour beaucoup parmi les plus étoffés, la gestion de patrimoine devient un des axes forts de l’offre
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S’éloignant de la tenue comptable classique, les experts-comptables sont de plus en plus nombreux à proposer des services étendus à leurs clients afin de façonner à terme le service global mis en avant par l’Ordre des experts-comptables, en particulier lors du congrès national de 2014. Des compléments axés sur le conseil en financement, en assurance, en social, en management... Qu’en est-il du domaine d’expertise bien spécifique qu’est celui de la gestion de patrimoine et comment s’exerce-t-il aujourd’hui dans les réseaux et cabinets d’expertise comptable ?

Le conseil patrimonial.

Concernant l’aspect réglementaire, en l’absence de normes professionnelles détaillant les modalités de réalisation des activités commerciales et actes d’intermédiaires accessoires, seule la partie conseil – activité civile – peut être exercée en interne par la structure d’expertise comptable réglementée inscrite à l’Ordre des experts-comptables, sans pouvoir faire l’objet principal de l’activité du cabinet. Dans l’hypothèse d’un développement important de l’offre, celle-ci doit être filialisée. La vente de produits financiers, activité commerciale, ne peut être réalisée au sein d’un cabinet.

Par ailleurs, l’activité de conseiller en investissements financiers (CIF) est autorisée aux experts-comptables sans que ceux-ci n’aient à obtenir le statut, et donc sans adhérer à une association professionnelle de CIF agréée par l’Autorité des marchés financiers dès lors que cette activité est accessoire à leur activité principale et que leurs règles déontologiques ne l’interdisent pas. « Ils peuvent fournir des services de conseil en investissements ou de réception et transmission d’ordres dans un cadre limitatif », met cependant en garde Grégoire Dupont, secrétaire général de l’Orias. Le cabinet qui souhaite exercer une activité de CIF ou bien procéder à de la réception-transmission d’ordres à titre principal doit filialiser cette activité.

La vente de produits financiers.

Certains experts-comptables souhaiteront compléter le conseil apporté par la fourniture de produits d’assurances ou d’épargne. En raison de sa nature commerciale, cette activité ne peut être déployée qu’au sein d’une structure ad hoc, une filiale du cabinet non inscrite à l’Ordre, ou encore une structure distincte – une joint-venture – détenue par les associés de la structure d’expertise comptable. Les professionnels du chiffre sont en effet autorisés à prendre des participations financières et mandats sociaux dans des entreprises de toutes natures, sous le contrôle du conseil régional et sous réserve du respect de l’indépendance. Certains acteurs s’inquiètent encore de la compatibilité de leur activité de courtage avec le principe d’indépendance qui régit la profession, un sujet sur lequel le président du Conseil supérieur de l’Ordre des experts comptables, Philippe Arraou, se veut rassurant (lire l’encadré).

Les grands réseaux investissent le conseil…

Qu’en est-il des répercutions observées sur le terrain ? Globalement, on constate un mouvement de concentration de toutes parts, ceci notamment dans un but de diversification vers de nouveaux métiers, les acteurs prenant conscience que les marges se construiront demain en grande partie grâce à ces services. Cela se réalise au travers de rapprochements entre professionnels de l’expertise comptable, mais aussi par des rachats d’activités de conseil par les grands réseaux (KPMG, Deloitte, EY, PwC, Mazars...). S’ils s’étaient éloignés un temps du conseil pour séparer strictement cette activité de l’audit, notamment à la suite de l’affaire Enron, on observe un retour très important vers l’advisory. Citons le rachat cette année du cabinet Ricol Lasteyrie Corporate Finance – connu pour l’évaluation et le conseil financier – par EY international.

Le développement des missions de conseil par les auditeurs serait dû, entre autres, à la baisse de rentabilité de leurs missions traditionnelles, le conseil (notamment le conseil en stratégie, en big data, en marketing ou dans le « cloud ») tirant la croissance par le haut. Sans compter que les grands réseaux s’appuient sur leurs marques pour communiquer sur leurs expertises, à l’instar du réseau Cabex qui a récemment redéfini sa stratégie pour s’adresser au client final. Ses universités organisées les 18 et 19 septembre derniers avaient ainsi pour thème central la communication. S’agissant plus particulièrement de l’offre de conseil en gestion de patrimoine, comment ces réseaux  s’organisent-ils ?

... et notamment la sphère patrimoniale.

Chez Deloitte, l’activité s’exerce au travers de son importante structure d’expertise comptable, In Extenso. Si ces derniers comptent développer fortement cet axe du conseil, ils préfèrent pour le moment exclure tout courtage en assurance (voir le tableau pp. 10-11). « Nous travaillons avec des spécialistes intégrés au sein des cabinets de notre réseau. Nous avons également pris une participation dans une structure pour réaliser du conseil en matière de complémentaire santé. Nous sommes dans l’attente d’une réglementation plus ouverte pour démarrer une activité de courtage », précise Antoine de Riedmatten, directeur général d’In Extenso.

Quant à PwC France, le cabinet exerce cette compétence via son expertise « private client » dirigée par Georges Morisson Couderc, qui offre à toute requête française ou internationale d’être examinée par un associé qui se chargera de faire appel aux experts adéquats (juriste, fiscaliste, expert-comptable...) et de coordonner la mission. Une activité qui devrait prendre de l’ampleur dans les années à venir. La structure d’expertise comptable de PwC compte en effet se rapprocher du marché des PME, et par conséquent de ses entrepreneurs. « C’est un nouvel axe stratégique fort. Actuellement présents principalement dans des villes dites secondaires, nous souhaitons nous rapprocher de cabinets situés dans des métropoles comme Paris ou Lyon. Nous développons actuellement des projets significatifs dans les technologies nécessaires à la transformation digitale du métier afin d’offrir aux experts-comptables qui nous rejoindraient la possibilité de proposer l’offre de services intégrés attendue par leurs clients », expliquent Sophie Salomé, associée responsable de l’activité Expertise comptable chez PwC France et Laurent Gravier, associé responsable des activitès PME de PwC.

Autre illustration, Fiducial intervient à travers une filiale dédiée et spécialisée, Fiducial Conseil, créée il y a près de 25 ans. Cette filiale agit de manière indépendante et en synergie avec les autres entités du groupe. « Elle compte 25 spécialistes, des conseillers en gestion de patrimoine ayant un statut de CIF, qui réalisent des missions de conseil en architecture totalement ouverte sur les préconisations de solutions. La structure adhère à la Compagnie des CGPI et possède l’ensemble des agréments et statuts : IOBSP, courtier en assurances, agent immobilier », précise Fiducial.

Les cabinets intermédiaires pressent le pas en intégrant...

Les cabinets d’expertise comptable de taille intermédiaire – dont certains appartiennent à d’importants réseaux – sont également gagnés par ce mouvement de rapprochements. L’optique est d’atteindre une taille critique leur permettant de structurer leur offre de conseil. Il en va ainsi de RSM Paris – issu de la fusion de MBV et de Corévise en 2013 – dont les 340 collaborateurs offrent aujourd’hui la capacité de créer un département juridique et fiscal (lire L’Agefi Actifs n°653 p. 14) fort d’une équipe de 15 personnes et qui ambitionne de réaliser un chiffre d’affaires de deux millions d’euros.

… et/ou filialisant l’activité.

Le groupe montpelliérain Trial, qui compte 120 collaborateurs au total, a quant à lui filialisé l’activité il y a un an en la confiant à un gestionnaire de patrimoine. Ce dernier, pour l’instant gérant, prendra ensuite part au capital. Ils ont souhaité exclure tout courtage en assurances. « J’anime le cabinet par des formations et des réunions clients sur des thèmes patrimoniaux et je développe également la clientèle patrimoniale de la structure indépendamment de la clientèle apportée par les experts-comptables », décrit Guilhem Dumas, gérant de la structure.

De son côté, GMBA – l’un des cabinets membre du réseau Baker Tilly –, qui compte 120 personnes aujourd’hui sur Paris, pratique cette compétence de manière intégrée. Un associé, un juriste fiscaliste et un assistant se chargent de cette mission. « Une structure commune avec un conseiller en gestion de patrimoine, courtier en assurances, est en cours de création pour ce qui est lié à la prévoyance, la santé, l’épargne salariale et l’épargne », précise Olivier Demoucron, associé référent en matière de gestion de patrimoine.

Quand l’expert du chiffre investit le capital d’une société de gestion de patrimoine.

Les experts-comptables sont en effet de plus en plus nombreux à confier l’activité de conseil en gestion de patrimoine à un professionnel extérieur dont c’est le métier initial. Cela va du partenariat plus ou moins formalisé à l’association capitalistique. Les rapprochements structurels se font fréquemment après des années de partenariat informel, la structure d’expertise comptable prenant une participation dans une société de conseil en gestion de patrimoine.

Le professionnel du patrimoine devra prendre garde de s’allier avec un partenaire qui dispose d’un vivier de clients suffisant, d’autant que son affichage « en tant que gestionnaire de patrimoine détenu par un expert-comptable » lui retirera souvent toute possibilité de travailler avec les clients entrepreneurs de cabinets comptables extérieurs. Parmi les autres difficultés à relever, on observe le fait de devoir créer le réflexe chez les experts-comptables de transmettre des clients patrimoniaux à leur filiale. Le travail d’information et de formation des collaborateurs comptables est à ce titre significatif. Des structures communes ou joint-ventures se créent également entre les associés d’une structure d’expertise comptable et un courtier, une solution décriée par Frédéric Loyer (lire l’entretien), mais aussi par Bertrand Boré, président d’Expert & Finance qui propose une alternative permettant une alliance capitalistique pour la seule partie conseil (lire l’entretien).

S’ouvre également la possibilité pour les structures de moindre ampleur d’user de la possibilité qui leur est offerte de s’allier avec des avocats et notaires au sein de sociétés d’exercice communes, ainsi que le propose la Loi Macron, ou encore de réaliser des alliances via la société de participations financières de professions libérales (SPFPL).

Quand l’expert du patrimoine rachète le cabinet comptable.

Autre modèle de rapprochement structurel possible, celui de l’association par parts égales entre un CGP et un expert-comptable au sein d’une société holding  qui contrôle 100 % des parts du cabinet comptable et de la société de gestion de patrimoine. C’est en tous les cas l’option retenue par Bernard Perrier, CGP, et Pierre Roux, expert-comptable, qui, après avoir créé en commun le groupe Affexio, ont acquis depuis 2012 100 % des parts de trois cabinets d’expertise comptable, la société de gestion de patrimoine devenant une filiale au même titre que les structures du chiffre. Une initiative qui permet de mettre le spécialiste du patrimoine sur un pied d’égalité avec son associé expert-comptable.

« Cette structuration a également l’avantage de nous permettre d’intégrer totalement l’offre patrimoniale  dans le service apporté au client », relève Bernard Perrier. Le groupe Affexio compte aujourd’hui 55 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 3,5 millions d’euros. « Une équipe de cinq personnes compose la société de gestion de patrimoine et nous sommes rémunérés essentiellement en honoraires afin de préserver notre indépendance et notre impartialité, le client restant libre de souscrire les solutions d’assurance, de prévoyance, de crédit ou de placements financiers auprès d’Affexio ou de ses prestataires habituels. »