Gestion de patrimoine

Les experts-comptables s’engagent en ordre dispersé

Les experts du chiffre sont de plus en plus nombreux à s’investir sur ce marché
Il s’agit souvent d’initiatives individuelles, rares étant les soutiens des Ordres
DR, Laurent Benoudiz, président, Club Expert Patrimoine, et Guy Roulet, expert-comptable à Bordeaux

Les professionnels du chiffre ne restent pas sur le bord du chemin dans le domaine de la gestion de patrimoine. Plusieurs réformes, au cours des dernières années, les ont incités à ouvrir leurs missions, par exemple en leur donnant la possibilité d’exercer des activités commerciales à titre accessoire ou de filialiser ces activités. Le tout prochain décret sur les sociétés de participations financières de professions libérales devrait encore élargir le champ des possibles, notamment auprès des avocats.

Ouverture nécessaire.

Cette appétence n’est pas un phénomène nouveau. Une enquête réalisée en 2009 par L’Agefi Actifs et la CCEF (lire notre édition du 9 octobre 2009), confortant un précédent sondage de 2006 avec le Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables (CSOEC), révélait déjà que 34 % des experts-comptables interrogés exerçaient un pan de leur métier en direction du patrimoine, un tiers affirmant alors avoir dédié des collaborateurs à cette fin. Et 36 % d’entre eux envisageaient de se développer fortement en ce sens dans les années à venir…

Cinq ans plus tard, ils ne peuvent qu’y être incités car la concurrence s’est exacerbée sur leurs terrains traditionnels et le resserrement des marges oblige à chercher des relais de croissance. « La profession mute, admet Michaël Fontaine, président de la Commission des normes professionnelles et du Comité interprofessionnalité du CSOEC. La gestion de patrimoine est l’un des leviers de développement et il y aura de plus en plus d’initiatives de cabinets en fonction des besoins des clients. Ceux-ci sont très différents entre les PME, TPE ou les particuliers et, pour leur répondre, chacun s’adapte suivant la taille de la structure ou la zone géographique. La fiscalité est première dans le cercle des attentes mais le juridique, le social ou le patrimonial offrent des opportunités. »

Quelques ordres investis au niveau local.

Curieusement, la passerelle patrimoniale n’est pas officiellement assurée au sein du Conseil supérieur. Le rattachement du Club Expert Patrimoine, qui fédère environ 200 experts-comptables autour de formations et de bonnes pratiques patrimoniales, un moment envisagé, n’a pas abouti. Il faut se tourner vers le Club Fiscal, institué quant à lui, pour toucher cette dimension au travers d’ouvertures vers la protection du conjoint ou la transmission d’entreprises.C’est au niveau des ordres régionaux que des points d’attache existent en petit nombre. « Des actions sont menées localement par quelques ordres dynamiques, observe Laurent Benoudiz, le président du Club Expert Patrimoine. Il y a des entités spécialisées en Rhône-Alpes, dans le Nord-Pas-de-Calais en Bretagne ou en Aquitaine, mais il n’existe pas de recensement. En Ile-de-France, le besoin ne se fait pas sentir car il y a suffisamment de formations. »

Exemple en Aquitaine.

Le Conseil de l’Ordre des experts-comptables de la région Aquitaine a créé une commission Gestion de patrimoine il y a quatre ans. Elle est présidée par un élu, Alexandre Salas-Gordo, assisté par quatre confrères. Depuis 2013, elle a impulsé un bulletin de liaison avec les membres de l’Ordre intéressés grâce à une newsletter bimestrielle, dans laquelle, dès le départ, l’objectif a été clairement affiché : « Vous faire partager notre passion, vous faire accéder à ce sujet parfois loin de nos préoccupations quotidiennes, le conseil en gestion de patrimoine, de plus en plus demandé par nos clients (…) Sur le potentiel de ce marché important (…) l’expert-comptable doit être un acteur à part entière, tout comme le notaire, le CGPI, l’assureur et l’avocat. » « Nous exerçons une fonction d’information et de promotion, souligne l’un des membres du bureau de cette commission, Guy Roulet, et incitons nos pairs à aller vers d’autres missions. » Le dernier opus de la Lettre traitait ainsi en sujet technique de la mise en place d’une mission de prévoyance.

Afin d’approfondir la matière, la commission organise par ailleurs quatre réunions annuelles en faisant intervenir des professionnels d’autres sensibilités, qui attirent désormais entre 30 et 50 experts-comptables au siège de l’Ordre, à Bordeaux. En février dernier, le sujet, relayé en visioconférence à Mont-de-Marsan et Agen, s’apparentait à un discours de la méthode : « Protection du leadership de l’expert-comptable en pilotant la gestion de patrimoine ». Il n’est pas encore question de formation, privilège réservé, comme dans la maison mère, au Club Fiscal mais à terme l’intention est là.

Un cabinet spécialisé.

Ainsi soutenus ou à titre individuel, les experts-comptables ne sont pas avares de prosélytisme. A l’exemple de Guy Roulet, investi en passeur de la gestion de patrimoine, qui montre la voie dans son cabinet bordelais. En 2004, à l’âge de 55 ans, il est diplômé de droit fiscal à l’université de Toulouse. Puis, poursuivant sa conviction, il obtient en 2009-2010 le DU de Clermont-Ferrand avec Jean Aulagnier, tout en cédant son cabinet. « Au bout de 30 ans, ma vision du métier d’expertise comptable n’était plus la même, avoue-t-il. Je reste inscrit mais j’ai voulu aller vers le conseil patrimonial et je m’y consacre depuis fin 2010. » Il a pour ce faire bénéficié d’un tremplin en reprenant la clientèle – une cinquantaine de dossiers – d’un promoteur local spécialisé en défiscalisation.

« Pour ne pas enfreindre les règles, je me concentre sur le bilan, l’audit et la préconisation patrimoniales en accompagnant le client vers les CGP, les notaires ou les banquiers sur leurs champs de compétence. L’interprofessionnalité est totale », insiste Guy Roulet. A désormais 64 ans, il a triplé sa clientèle. L’illustration d’un chemin patrimonial résolu parmi beaucoup d’autres. Sur un parcours similaire, à la soixantaine, le Breton Dominique Le Corre n’a-t-il pas remporté le prix du diagnostic patrimonial global dans notre dernière édition du Grand Prix du Patrimoine (L’Agefi Actifs n°621, p. 8 et s.) ?