Les banques françaises sont pénalisées par les particularités du marché de particuliers

Aurélie Abadie
Le modèle de crédit à taux fixe et la hausse de la rémunération de l’épargne réglementée maintiennent les marges sous pression.

Les banques françaises n’ont pas enregistré de « superprofits » au troisième trimestre. Contrairement aux banques européennes dont les résultats ont été dopés par le redressement des marges nettes d’intérêt, elles ne bénéficient pas encore des effets positifs de la remontée des taux. Pis, elles subissent, du fait de la rapidité de cette hausse, des contraintes à l’actif et au passif qui compressent leurs marges dans la banque de détail.

Davantage exposée à l’international et à la banque de financement et d’investissement – qui pèse pour un tiers de son résultat avant impôt –, BNP Paribas est seule à tirer son épingle du jeu, avec un résultat net part du groupe en hausse de 10,3% à 2,76 milliards d’euros. Son produit net bancaire (PNB) progresse dans tous les métiers, y compris dans la banque de détail en France grâce à la hausse des commissions mais aussi des volumes de crédit.

La rémunération pénalisante du Livret A

En dépit du contexte macroéconomique, les volumes de prêts aux professionnels et entreprises résistent plutôt bien dans l’Hexagone. Mais les banques françaises doivent composer avec une équation économique complexe. Elles sont d’abord confrontées à la hausse du coût de leurs ressources, en raison de la revalorisation du taux servi sur les livrets d’épargne réglementée. «La hausse des taux est un élément à terme positif pour toute banque de détail, mais sa rapidité et le fait qu’une partie de cette hausse s’applique sur l’épargne réglementée se traduisent temporairement par un tassement de la marge», a rappelé Laurent Mignon le directeur général de BPCE, après la publication d’un bénéfice net en baisse de 3%, à 1,3 milliard d’euros. Et cette dynamique devrait se poursuivre «quelque temps», prévient le distributeur historique du Livret A. D’autant que le niveau de l’inflation devrait conduire à un nouveau relèvement du taux de l’épargne réglementée en février prochain.

Même constat pour le groupe Crédit Agricole. Fortement exposé aux produits d’épargne réglementée, il voit lui aussi ses revenus évoluer mollement au troisième trimestre et son bénéfice net reculer de 10% (et de 3% en publié pour Crédit Agricole SA).  «Le coût du Livret A a été multiplié par deux et cette hausse n’a pas été totalement compensée par les commissions sur les moyens de paiement », explique le directeur général délégué du groupe Jérôme Grivet. A cela s’est ajouté l’impact négatif de la hausse du coût du TLTRO, la BCE ayant changé ses règles en cours de route. Or, les banques avaient accordé des crédits à taux très bas, voire «à taux zéro» pendant la crise du Covid-19 en «intégrant l’accès à cette ressource bonifiée dans notre politique tarifaire», rappelle Jérôme Grivet. Ces impacts «significatifs» ne sont toutefois que «temporaires», relativise le directeur général Philippe Brassac.

Un autre effet négatif, qu’il espère lui aussi «temporaire», réside dans le rythme très lent auquel les banques de détail répercutent la remontée des taux. Cela ne peut se faire qu’au rythme du renouvellement du stock de prêts, puisque le marché français repose à 90% sur des produits à taux fixes. A cela s’ajoute la réglementation sur le taux d’usure dont le calcul basé sur les taux du trimestre précédent est inadapté au rythme actuel de la remontée des taux. Résultat, les marges sur les prêts immobiliers restent contraintes voire nulles.

Contrairement à la République Tchèque et à la Roumanie, deux marchés d’Europe de l’Est dominés par des produits à taux variables où elle reste très présente, la Société Générale a ainsi vu sa marge nette d’intérêt reculer de 4,5% dans ses réseaux hexagonaux. Par conséquent, le PNB de sa banque de détail progresse mollement de 0,5% au troisième trimestre, et ce, malgré la hausse des revenus tirés de ses commissions. Dans le même temps, le directeur général adjoint en charge des réseaux Sébastien Proto rappelle que «les consommateurs français sont moins exposés en termes de coût du risque que dans d’autres pays».

La lente remontée des taux de crédit ne serait donc que le revers de la médaille, les spécificités du marché français mettant ses clients et leurs prêteurs à l’abri des soubresauts économiques. Il est vrai que les banques françaises affichent un coût du risque limité, oscillant entre 30 et 35 points de base, proche de son niveau d’avant-crise en 2019. L’heure est toutefois à la révision des scénarios économiques, les banques passant de nouvelles provisions de prudence sur encours sains, mais aussi pour se couvrir contre des risques avérés sur des créances douteuses. Un signal selon lequel les perspectives s’assombrissent. Une preuve de «prudence» avisée selon les banques.

Les conséquences de l'inflation

Si elles n’ont pas enregistré de défaut de paiement ni identifié de dossiers difficiles, l’évolution des conditions macroéconomiques restera une épée de Damoclès dans les prochains trimestres. Une récession pourrait entraîner une baisse de la demande de crédit, et donc des volumes, les empêchant de récolter les fruits attendus de la remontée des taux. Le marché du crédit à l’habitat marque déjà le pas : la production a décroché de 3% au troisième trimestre au sein du groupe Crédit Agricole.

Les banques françaises paient aussi une autre particularité, celle de la taille de leurs réseaux qui pèse sur leurs coûts, avec les coefficients d’exploitation les plus élevés en Europe. Elles paient aussi la richesse du dialogue social, alors que le gouvernement pousse pour un soutien au pouvoir d’achat des salariés en plein contexte inflationniste. Tandis que le Crédit Agricole et le Crédit Mutuel ont signé une «revoyure» sur leurs négociations annuelles obligatoires (NAO) pour revoir à la hausse les salaires en 2022, la plupart des banques françaises sont en train de verser une prime de partage de la valeur à leurs collaborateurs. Elles ont également voté pour 2023 des augmentations générales comprises entre 1% pour les bas salaires et 3,5% pour les hauts salaires. Le Crédit Agricole a déjà anticipé une hausse de 87 millions d’euros de la masse salariale dans ses charges du troisième trimestre.