«Le label ISR est en état de mort clinique»

La guerre en Ukraine et le scandale Orpéa agitent les fondations de la gestion ESG. Philippe Zaouati, directeur général de Mirova AM et l’un de ses plus fidèles représentant, revient sur l’impact de ces deux crises et l’évolution nécessaire de l’investissement responsable et durable en Europe et dans le monde.
Philippe Zaouati

Quel regard portez-vous sur la guerre en Ukraine et comment cela affecte-t-il votre activité ?

C’est une crise mondiale majeure qui affecte tout : nos vies, nos sociétés, l’économie mondiale… Cela influence donc profondément notre activité et nos portefeuilles même si nous ne sommes pas directement investis sur la Russie.

La gestion ESG est concernée par cet événement de façon encore plus forte. C’est probablement l’un des plus grands sujets ESG auquel nous ayons été confrontés à ce jour. Il interroge sur le monde dans lequel nous souhaitons vivre. Or l’investissement responsable, c’est précisément investir pour aider à la réalisation du monde que l’on aspire à construire.

La guerre en Ukraine interpelle évidemment sur l’indépendance énergétique et alimentaire de l’Europe, mais aussi sur le rôle des démocraties et le respect des droits humains. Il y a du E, du S et du G partout dans ce conflit ! Cela questionne le sens de notre activité : comment faire de l’ESG aujourd’hui ?

Ces crises sont aussi des moments importants pour les investisseurs car elles permettent d’observer la réaction des acteurs économiques et financiers.

Justement, peut-on faire de l’ESG et investir en Russie ou en Chine ?

La gestion ESG s’est développée dans les démocraties et elle y est intimement liée. Investir de façon responsable suppose une vision transparente et une liberté de jugement par rapport aux entreprises, c’est difficilement compatible avec une dictature.

Aujourd’hui, il n’est pas envisageable d’investir dans ce qui concourt directement à renforcer des régimes autocratiques. Pour autant, cela ne signifie pas forcément que l’on n’investira pas dans des actifs ou des entreprises dans des pays dont les régimes ne sont pas des démocraties.

Nous travaillons par exemple au Brésil sur les questions de reforestation et sur la biodiversité. Nous savons où va notre argent et l’impact que nous avons avec ces investissements. Cela ne veut pas dire que nous sommes favorables au régime brésilien actuel. En revanche, acheter des obligations d’Etat russes ou chinoises ou investir dans des firmes contrôlées par ces gouvernements me parait incompatible avec une démarche ESG sincère.

Qu’est-ce que la guerre en Ukraine et le scandale Orpéa changent pour l’ESG ?

Difficile de mettre ces deux sujets sur le même plan, mais ces événements renforcent notre vision du monde et notre manière d’investir. La pandémie ou la guerre en Ukraine montrent que les entreprises dépendent de leur environnement et des Etats dans lesquels elles exercent leur activité. On ne peut plus concevoir la finance comme indépendante du monde dans lequel nous vivons.

L’affaire Orpéa a également mis en lumière le manque criant d’informations dont nous disposons actuellement sur les entreprises. Même en pratiquant une analyse ESG poussée et un engagement de long terme avec nos participations, nous pouvons être pris de court.

La gestion ESG est-elle incapable de prévoir les controverses ?

Elle n’est pas toujours à la traîne ! On peut par exemple citer le cas de Facebook qui a été exclu de bon nombre de portefeuilles de gérants ESG en raison des questions sur la sécurité des données et de l’impact du RGPD. L’analyse extra- financière apporte de la valeur, même si parfois ce n’est pas suffisant car nous manquons de données.

Comment combler ce manque ?

Nous avons besoin d’un cadre de référence pour le reporting des entreprises, d’une vraie comptabilité extra-financière. Les travaux réalisés actuellement par la Commission européenne sont essentiels en la matière.

Mais demain les données viendront également de tiers, que ce soit des ONG, des analystes de terrain, ou de la technologie comme l’imagerie satellite.

Si on ajoute à cela le développement de l’intelligence artificielle qui facilitera le traitement de ces données et les possibilités de certifications offertes par la blockchain, vous avez les ingrédients pour les prochaines étapes de l’ESG.

Cela suffira-t-il pour prévoir des affaires comme Orpéa ?

Le scandale Orpéa impose une analyse et une prise de conscience. En tant qu’investisseur responsable, il est de notre devoir de nous intéresser à la question de la dépendance et du vieillissement de la population.

Les résidences médicalisées privées sont des réponses concrètes et on sait bien que la solution ne peut pas être uniquement publique.

Etions-nous au courant qu’il y avait des maltraitances dans le milieu des Ehpad ? Bien sûr. Savions-nous qu’il y avait une problématique sur le business model des Ehpad ? Bien entendu. Nous pensions néanmoins que le modèle d’Orpéa, avec une gestion immobilière solide, l’écarterait de la course fatale à la réduction des coûts et que nos échanges avec le management étaient productifs. Nous nous sommes trompés. Mais cela ne nous empêchera pas de continuer à investir dans le secteur de la dépendance. Au contraire !

Pourquoi ne pas être sorti d’Orpéa ?

Cela aurait été la solution de facilité. Mais nous sommes un actionnaire significatif et l’objectif d’un gérant ESG doit être de changer les choses. C’est la raison pour laquelle nous avons rendu public notre lettre au président d’Orpéa.

A l’avenir, nous prendrons sans doute ce genre de prise de position publique de manière plus fréquente. Notre engagement va devenir plus actif. Nous avons une politique de vote très exigeante et nous veillons à expliquer nos positions aux entreprises, mais il faut probablement aller plus loin. Dans le cas d’Orpéa, nous discutions régulièrement avec la direction. Nous avons par exemple été à l’initiative de la création du poste de directeur RSE. Parfois, on pense avoir un dialogue constructif qui fait avancer les pratiques d’un acteur, alors que dans la réalité ce n’est pas le cas.

Quel regard portez-vous sur le monde de la gestion ESG ?

Nous assistons à une généralisation des standards extra-financiers minimum dans la gestion d’actifs. Ce n’est pas seulement la réglementation qui pousse à cela, mais le marché lui-même. Au dernier trimestre 2021, un tiers des produits disponibles sur le marché étaient compatibles avec l’article 8 ou 9 du règlement SFDR [Sustainable finance disclosure regulation, ndlr], mais ils représentaient déjà les deux-tiers de la collecte.

Ce qui était réservé aux institutionnels est désormais largement disponible pour la clientèle retail et les distributeurs exigent de plus en plus des produits prenant en compte les critères extra-financiers.

Cela veut-il dire que la gestion ESG a aujourd’hui un impact réel ? Je ne le pense pas. Cette généralisation que nous observons est une bonne chose, elle met la barre minimum un peu plus haut, mais elle ne suffit pas pour avoir un impact significatif. Pour cela, il faudrait que beaucoup plus d’acteurs aillent au-delà de ce standard minimum.

Cette généralisation de l’ESG est tout de même vertueuse car elle va accélérer la révolution de la data et baisser le coût d’acquisition des données.

Les labels sont-ils encore utiles ?

Les labels sont indispensables pour le marché grand public. Ils servent à faciliter la compréhension et à donner de la confiance. C’est crucial, car la gestion d’actifs s’adresse toujours, in fine, à des particuliers. Certains institutionnels comme les assureurs et les fonds de pension feraient d’ailleurs bien de s’en souvenir et de consulter plus souvent leurs bénéficiaires.

Le problème que nous rencontrons actuellement, c’est que les labels existants sont inefficaces voire inutiles. Il y a une multiplication de labels nationaux et aucun label européen. Finansol et Greenfin sont intéressants mais touchent à des champs trop limités. Le label ISR quant à lui est en état de mort clinique. Il ne sert plus à rien puisque ses exigences sont inférieures au standard minimum que le marché s’est fixé lui-même. Le rapport de l’IGF le démontre clairement.

Nous espérons donc que la réforme du label ISR ira vite et surtout qu’elle collera à la réglementation européenne. Le marché s’est emparé du règlement SFDR, il faut donc que les labels se calent sur cette réglementation et l’explicite en des termes simples et compréhensibles pour les particuliers.

Comment traduisez-vous vos réflexions actuelles dans votre développement futur ?

Nous voulons être plus présents auprès de la clientèle retail. Les épargnants sont depuis quelques années à la recherche de sens dans leurs investissements. C’est à nous de les accompagner. Cela passe notamment par le développement d’offre sur le non-coté qui est en pleine explosion et que nous devons verdir. C’est la raison pour laquelle nous venons de lancer le fonds Mirova Environment Acceleration Capital qui a été structuré pour pouvoir être commercialisé par les CGP et les banquiers privés. Son closing final aura lieu d’ici la fin de l’année 2022.

Nous avons aussi l’ambition de nous globaliser et de viser une position de leader sur l’impact. Nous allons renforcer notre implantation à Boston où nous sommes présents depuis six ans et celle à Singapour que nous avons ouverte l’an dernier pour accélérer notre développement en Asie du Sud-Est, au Japon et en Australie. Nous renforcerons également notre présence sur les marchés émergents dans les prochaines années.

Le private equity est-il facilement compatible avec l’ESG ?

Oui car les participations que nous prenons en private equity, bien que la plupart du temps minoritaires, sont nettement plus significatives que celles dans les entreprises cotées. Cela nous donne donc un vrai poids dans la gouvernance et dans le dialogue avec le management. D’autant que nous ne sommes pas les seuls décideurs, l’entreprise dans laquelle nous investissons nous choisit aussi et beaucoup d’entreprises apprécient d’avoir à leurs côtés des investisseurs à impact. La relation est donc d’une plus grande proximité, le dialogue plus constructif et notre engagement plus important.

Finalement, la gestion ESG doit-elle se réinventer ?

Non, mais je crois qu’elle doit évoluer et avoir une vision globale de tous les enjeux. Finalement, la seule question qui prévaut c’est : l’entreprise dans laquelle j’investis joue-t-elle le jeu de l’intérêt général ? C’est pourquoi il faut réfléchir au rôle des entreprises dans notre société. Jusqu’ici, on analysait une société à travers son mix énergétique, sa gouvernance et éventuellement sa politique salariale et sociale. Mais comment réagit-elle face à une crise géopolitique majeure ? Est-elle une bonne citoyenne du monde ?

C’est en répondant à ces questions que la gestion ESG pourra s’améliorer et avoir de l’impact.