La fintech française résiste

L’atterrissage risque cependant d’être dur pour les fintech qui ont tiré profit du confinement
Comparaison des levées de fonds S1 2019 et S1 2020. Source : France FinTech

Fauchées en plein vol alors que l’année 2020 commençait sous les meilleurs auspices. « La crise est intervenue dans une phase de forte croissance pour les fintech, avec notamment des levées de fonds individuelles atteignant les 100 millions d’euros », indique Alain Clot, président de l’association France FinTech. Et de rappeler les 104 millions d’euros par Qonto et les 40 millions par Lydia en janvier, les 50 millions par Alan en avril... Des opérations conséquentes qui, bien qu’en-dessous des records de 2019, démontraient la capacité des fintech à se financer. La dynamique était lancée : +30 % de levées de fonds entre janvier et février par rapport à 2019. Mais la crise a stoppé la plupart des opérations en cours, mettant parfois en danger certaines entreprises.

« Notre plus grosse inquiétude concerne les fintech qui étaient en phase finale de financement, confie Alain Clot. Quelques-unes ont connu des situations très tendues, mais les dossiers se résolvent les uns après les autres ». Pour les autres, l’association recommande habituellement à ses membres d’avoir quatre à six mois de trésorerie lorsque cela leur est possible, pour faire face à ce genre de situations.

Autre enjeu : conserver des rentrées d’argent notamment pour les fintech « BtoB », fortement impactées par l’arrêt de l’activité de leurs clients. « Les premières semaines, plusieurs de nos clients nous ont prévenu qu’ils allaient devoir réduire leur budget alloué aux projets de développement, voire dans certains cas les arrêter complètement », témoigne Léonard de Tilly, président et co-fondateur de FundShop. Passée la sidération des premiers temps, la fintech a toutefois connu un pic d’activité.

Loin d’être un cas isolé, d’autres acteurs ont connu une forte activité pendant la crise. De nouvelles opportunités se sont parfois même présentées.

 

Confinement, effet d’aubaine ?

Agiles par nature, flexibles dans leur fonctionnement, les fintech faisaient partie des acteurs les mieux préparés au confinement. « Même si les entrepreneurs sont par nature très réactifs, nous avons été étonnés de leur sang-froid », salue France FinTech. Le télétravail, clé de voûte du confinement, était déjà très répandu chez beaucoup de start-up. La transition n’en a été que plus rapide et les équipes quasiment opérationnelles tout du long.

Un avantage considérable qui leur a permis de tirer profit de la situation. « Les Français se sont tournés vers les solutions numériques car les solutions physiques étaient inexistantes », avance Guillaume Piard, président et co-fondateur de Nalo.

Le modèle des fintech leur permet « de répondre rapidement aux inquiétudes et de faire montre de pédagogie, limitant les décisions intempestives », expliquait récemment Sébastien d’Ornano, président et cofondateur de Yomoni dans les colonnes de L’Agefi Hebdo (n°713).

En plus de cet effet d’aubaine, les robo advisors ont aussi pu compter sur une autre conséquence du confinement. « Après la phase initiale de sidération, ils ont pu bénéficier de l’appétence des Français pour la bourse et de leur besoin de comprendre ce qui se passait sur les marchés », remarque Alain Clot. Selon l’AMF, plus de 150.000 nouveaux investisseurs ont acheté des actions du SBF 120 entre le 24 février et le 3 avril (2). Un chiffre qui montre que l’appétence des épargnants pour le risque a été renforcée par la crise, ce que confirme également la dernière étude de Fidelity International (voir L’Agefi Actifs n° 775).

Les effets sur l’activité se font déjà sentir. France FinTech observe une reprise des levées de fonds et note l’absence de défaillances à date. L’association dit avoir « bon espoir que les prochains mois renouent avec la dynamique de début d’année ».

Pour sa part, Nalo indique avoir battu en avril son record d’ouverture de comptes en un mois. La start-up affirme faire partie des premiers partenaires de Generali en termes de nombre de nouveaux clients hebdomadaires, tout en maintenant une bonne qualité de collecte (environ 80 % d’UC).

Chez FundShop, si on regrette un afflux réduit de nouveaux clients sur la période, on se félicite de deux nouveaux appels d’offre et de prises de contact « prometteuses avec des acteurs importants poussés de force vers la digitalisation ». Son dirigeant indique même que le télétravail forcé a permis à leurs clients d’éprouver leur outil et assure avoir « constaté un pic de son utilisation au fur et à mesure sur la période ».

 

Des aides pas vraiment adaptées aux start-up

Les aides du gouvernement auraient pu soulager les start-up qui n’ont pas connu d’afflux massif de nouveaux clients. Pourtant, peu les ont utilisées. « Moins de 20 % de nos membres ont eu recours au chômage partiel et 5 % au chômage total », précise France Fintech. Une goutte d’eau par rapport aux plus de 1,2 millions d’entreprises françaises indemnisées pour activité partielle pendant la crise. 

Léonard de Tilly regrette l’absence d’un dispositif intermédiaire, entre le chômage partiel et total, permettant de maintenir les équipes en activité. « Une start-up ne peut pas se permettre d’arrêter de travailler. Il aurait fallu une aide qui permette de maintenir les salaires et l’activité, sans toutefois s’endetter », explique-t-il.

Pas plus de succès pour le Prêt Garanti par l’Etat (PGE) :  seulement 5.000 start-up y auraient eu recours, soit 1 % des 500.000 demandes accordées par les banques (3). L’explication tiendrait dans la nature du financement des fintech. « Très peu d’entre elles en ont demandé car le crédit bancaire est marginal dans le financement des start-up en France », souligne Alain Clot. « Le PGE ne fait que reporter les difficultés à plus tard », tranche Léonard de Tilly.

 

Incertitude sur les prochains mois

Une fois les effets du confinement estompés, les fintech risquent de se faire rattraper par la récession. Les premières conséquences devraient se concentrer sur la solvabilité, via un durcissement des conditions d’octroi de crédit. Beaucoup d’emprunteurs, entreprises comme particuliers, risquent de se trouver en situation délicate, avec des conséquences encore incertaines sur le secteur.

Le baromètre semestriel des levées de fonds publié par France FinTech le 30 juin dernier souligne une tendance à la baisse. Depuis le début de l’année, 455 millions d’euros ont été investis pour 30 opérations, soit une moyenne de 15,2 millions d’euros par levées. C’est environ 10,5 % de moins qu’au premier semestre 2019 : 508,3 millions d’euros et un ticket moyen de 30,9 millions d’euros pour le même nombre d’opérations. Alain Clot souligne toutefois que les 123,2 millions d’euros levés en juin sont plutôt encourageants, bien qu’il soit « trop tôt pour conclure que l’impact de la crise du COVID sur le financement des fintech en capital [soit] derrière nous ».

Et si, comme le pense France FinTech, la solution venait hors de l’Hexagone ? « Les fintech françaises intéressent de plus en plus les investisseurs étrangers. Nous devons tous rester vigilants pour que certains ne profitent pas du contexte afin d’acquérir à bas prix certaines de nos pépites », affirme Alain Clot.

En tous les cas, l’optimisme prime chez les acteurs interrogés. Guillaume Piard ne craint pas le caractère éphémère des bénéfices du confinement. « Notre dynamique de croissance se construit depuis deux ans et demi. Si - l’effet confinement - se tarit un peu, ça sera seulement un point d’étape », prédit-il. Le dirigeant a également indiqué que le développement de Nalo continuera à se faire sur le territoire. « Pour se lancer à l’international, il faut avoir consolidé sa présence sur son marché domestique, insiste-t-il. Or, la question de la transférabilité des contrats d’assurance vie continue d’être un frein à notre développement ».

Consolidation est aussi le maitre-mot chez FundShop dont le dirigeant craint de « ne pas connaitre de phase de pic cette année, comme habituellement avant l’été ». Pas de développement de nouveaux produits à l’horizon, la priorité est donnée à l’amélioration de ceux existants, « en misant sur une reprise totale de l’activité vers la fin d’année ».

Pour sa part et malgré le contexte, Sébastien d’Ornano dit conserver son objectif « d’un milliard d’euros d’encours en 2021 ».

De l’ambition et de l’optimisme. Il en faudra à la fintech française pour affronter les prochains mois qui s’annoncent difficiles.  

 

(1) Source : France FinTech

(2) Etude AMF « Comportement des investisseurs particuliers pendant la crise Covid-19 », avril 2020

(3) Source : BPI France. Chiffres au 8 juin