« La crise est un révélateur de la fracture sociale »

OFI AM entend poursuivre sa conquête de la clientèle privée et asseoir sa position sur l’ESG en mettant l’accent sur le social.
Jean-Pierre Grimaud

Quel regard portez-vous sur la crise ? 

C’est un événement historique majeur et mondial. Si le bilan mortel n’est heureusement pas du niveau de ce que nous avons pu connaitre par le passé avec la grippe espagnole, son ampleur est en revanche assez similaire. J’ai été frappé par la vitesse et l’accélération de la pandémie. Elle a obligé la moitié du monde, dont quasiment toutes les économies développées à s’arrêter presque entièrement.

La crise est un peu le reflet de ce qu’était la mondialisation jusqu’ici. Elle a mis en lumière les interdépendances très fortes de nos économies entre elles. Dans certains domaines stratégiques, comme la santé, la dépendance de l’Europe au reste du monde et notamment de la Chine a été flagrante. Tout cela nous oblige à avoir une réflexion sur le processus de mondialisation et le chemin vers lequel nous nous dirigions avant que le coronavirus bouleverse nos vies. La relocalisation de certaines industries stratégiques semble inévitable.

J’ai également été impressionné par la capacité des entreprises à mettre en place un télétravail efficace. Les infrastructures élaborées ces dernières années ont pu être testées « grandeur nature » et ont tenu. Si cette crise avait eu lieu il y a cinq ans, la quasi-totalité du secteur tertiaire aurait dû s’arrêter. C’est une réelle avancée du processus de digitalisation, qui va encore aller en s’accélérant.

Comment OFI AM s’est-elle adaptée à la crise ?

Tout a été très rapide. Mi-février, nous avons mis en place une « Cellule de veille Covid-19 ». Cette cellule se réunissait tous les matins pour évaluer la situation et prendre des décisions. J’ai souhaité procéder de manière similaire avec l’équipe de direction en la réunissant quotidiennement.

Ce processus décisionnel nous a amené à passer 30 à 40 % de nos collaborateurs en télétravail la semaine qui a précédé le confinement. Puis, le samedi, nous avons décidé de faire basculer la totalité de nos effectifs en télétravail et de fermer les bureaux le mardi suivant. L’organisation du travail a mis une dizaine de jours à se mettre totalement en place pour que chacun trouve ses marques. Le passage en mode télétravail a été extrêmement efficace. Nous avons pu poursuivre notre activité sans rupture de chaine.

Dès le 11 mai, nous avons réouvert nos locaux en prenant en compte l’ensemble des recommandations sanitaires. Nous avons alors proposé aux collaborateurs qui le souhaitaient de revenir dans les locaux petit à petit selon un processus très encadré. Les membres du comité de direction sont eux revenus travailler à plein temps dans nos bureaux.

Cette expérience va-t-elle faire évoluer l’organisation du travail au sein d’OFI AM ?

Cette situation a démontré l’efficacité du télétravail. Cependant, je n’envisage pas une organisation
« normale » dans laquelle tout le monde serait en télétravail à 100 %. Je suis de ceux qui estiment que le lieu physique de l’entreprise est un facteur de lien social fondamental. En tant que chef d’entreprise, j’attache beaucoup d’importance à ce rôle de sociabilisation et d’échanges qui joue aussi fortement sur la créativité et le bien-être des collaborateurs.

Pour autant, ce constat n’exclut pas le travail à distance. Que ce soit au sein d’OFI AM ou pour la plupart des sociétés du secteur tertiaire, le télétravail est appelé à se développer fortement. Tout le monde a pu voir son intérêt pour organiser son temps, éviter des déplacements trop fréquents, etc. J’ai également été frappé par son efficacité sur certains aspects. Le plus flagrant concerne les réunions avec un respect beaucoup plus grand de la parole des autres mais aussi des interventions plus précises et plus concises. J’imagine très bien à l’avenir des réunions hybrides avec une partie des collaborateurs sur place et l’autre en visioconférence.

Mais attention, si l’ACPR et l’AMF ont autorisé la digitalisation des tables d’intermédiations pendant la crise, réglementairement ces dernières doivent se traiter dans un lieu physique connu des autorités de tutelle.

Nous avons d’ores et déjà lancé une grande réflexion sur un mode de travail hybride. Je souhaite que ces travaux soient terminés fin juillet et que la nouvelle organisation soit implémentée en septembre.

Comment ont réagi vos clients face à la crise ?

Leur première réaction a été de nous demander beaucoup d’informations. Nous avons été submergés de demandes d’analyses de la situation des marchés et de reportings de la part de nos clients institutionnels. Nos équipes commerciales et notre service clients ont été mis à rude épreuve avec des contacts beaucoup plus fréquents qu’à l’accoutumée.

Mais le plus notable a finalement été la sérénité de notre clientèle au regard de ces informations. Aucun n’a cédé à la panique comme ce fut le cas en 2008 ou 2011. La demande d’informations a donc été très forte mais l’utilisation de ces informations en acte de gestion a été mesurée et réfléchie.

Comment l’expliquez-vous ?

La connaissance financière a progressé ces dernières années. Serait-ce la maturité financière que nous attendions depuis des années ? Je le souhaite et je le pense. Ce qu’il est important de noter c’est que les particuliers eux aussi n’ont pas paniqué. Au contraire, on a plutôt observé des afflux de capitaux que des retraits. L’ouverture des comptes titres et de PEA a notamment explosé [selon une étude de l’AMF publiée en avril dernier, ndlr].

La crise va-t-elle bouleverser la gestion d’actifs ?

Je ne sais pas si la crise sanitaire aura un impact direct sur les évolutions de notre secteur. Ce qui est certain, c’est qu’elle va accélérer les changements structurels qui étaient déjà en cours depuis quelques années. Mais va-t-elle les réorienter ? Je ne le pense pas. Pour l’instant tout du moins.

À quels changements faites-vous référence ?

L’ESG devrait définitivement s’imposer. La crise a renforcé l’intérêt de tous les clients, institutionnels mais aussi privés, pour la prise en compte de critères extra-financiers. La gestion ESG est en passe de devenir la norme car elle a prouvé sa résilience avant et pendant la crise.

Un autre sujet concerne la bataille sur les données. C’était déjà un enjeu majeur, cela sera encore plus crucial pour les sociétés de gestion. Elles devront être capables de mieux connaitre leurs clients et de concevoir des systèmes pour agréger et traiter ces données.

Tout cela va amener à un renchérissement des coûts. Il faudra donc trouver de l’efficacité opérationnelle pour limiter la pression sur les marges. La contraction des marges sera d’ailleurs probablement le sujet numéro un à traiter pour l’ensemble de l’industrie de la gestion d’actifs dans les prochaines années.

Cela va-t-il modifier votre stratégie de développement ?

Au contraire. Tout ce que nous avons pu observer et mesurer durant la crise m’a définitivement convaincu que nous étions sur la bonne voie. Sur l’ESG par exemple, le virage que nous avons pris il y a de nombreuses années va pouvoir pleinement se concrétiser. Il nous faut donc poursuivre pour conforter notre position comme un des leaders de l’ESG et être reconnu comme tel, également à l’international, où nous développons notre clientèle.

Notre stratégie de développement sur la clientèle individuelle, engagée il y a quatre ans, doit également se poursuivre et s’accélérer. La clientèle institutionnelle va souffrir de cette crise, nous devons donc gagner des parts de marché sur le segment de la clientèle des particuliers, dont les revenus sont beaucoup plus stables. Pour se faire, nous allons continuer à travailler sur notre présence multicanale, notamment au travers de la plateforme Alpheys, que nous avons mis en place avec notre partenaire le groupe Crystal [OFI AM détient 34 % du capital du groupe Crystal depuis 2017, ndlr]. Il faudra également étoffer notre référencement sur tous les canaux de distribution et travailler en interne avec notre gestion privée.

Côté croissance externe, des opportunités vont nécessairement émerger et je garde mes yeux grands ouverts pour pouvoir les saisir. Qu’il s’agisse d’acquisitions ou de partenariats nous voulons continuer à grandir, notamment sur la clientèle individuelle intermédiée.

Vous avez évoqué l’importance de l’ESG pour OFI AM. Comment comptez-vous poursuivre vos efforts sur ce sujet ?

Cela fait plus de 20 ans qu’OFI AM a intégré l’ESG dans ses gestions et son offre. Nous disposons à ce jour de 37 gérants et analystes experts en ISR et plus de 80 % de nos encours [OFI AM gère 70 milliards d’euros à l’heure actuelle,ndlr] intègrent des critères ESG.

Pendant longtemps, l’ESG a été dominé par la question de l’environnement, le fameux « E ». Le mouvement avait démarré en s’intéressant à la gouvernance mais s’était arrêté sur la question environnementale. Si le réchauffement climatique est évidemment une problématique majeure, on a trop souvent mis de côté l’aspect social. La crise a fait éclater au grand jour toute l’importance de ce critère. Elle est un révélateur de la fracture sociale qui ronge le monde entier.

Il faut mettre en avant le social. C’est cette orientation que nous souhaitons donner à notre gestion ESG avec, en plus, une recherche d’impact positif mesurable. « l’impact investing » doit se généraliser. Nous allons travailler sur des thématiques comme celle d’une « plus juste répartition des richesses »,
notamment au sein des entreprises. Ces trente dernières années, il est évident que la répartition s’est plutôt faite en faveur des actionnaires que du travail. Un nouvel équilibre doit être trouvé. C’est dans cette optique que nous avons lancé en janvier dernier un fonds dédié [Ofi fund - rs act 4 social impact, ndlr] à cette thématique qui met l’humain au centre des préoccupations. Un OPCVM qui mesure l’impact social des entreprises en portefeuille au travers de la création d’emplois, la qualité des conditions de travail, la répartition de la valeur au sein des entreprises, l’inclusion sociale.

Enfin, notre rôle en tant qu’actionnaire doit s’exprimer au sein des assemblées générales, notamment sur la question des dividendes. La place des actionnaires va être encore plus importante dans les années à venir et c’est uniquement via nos actions que nous pousserons les entreprises à réfléchir au social, à la gouvernance et à l’environnement.