« La Caisse des Dépôts a un rôle à jouer en cas de failles de marché »

Propos recueillis par Amélie Laurin
Eric Lombard, directeur général de la CDC, dévoile les leviers d'intervention de l'institution publique face à la crise sanitaire.
Eric Lombard, directeur général de la CDC (© Frédérique Plas)

Quelle organisation avez-vous mise en place face au confinement ?

Eric Lombard : La Caisse des dépôts (CDC) a continué ses missions de service public sans interruption car nous sommes un établissement public aux missions essentielles pour les Français, Nous avons simplement transformé notre manière de travailler. Sur nos 6.000 agents, environ 130 sont encore présents dans nos bureaux : ils sont actifs sur les marchés financiers via nos tables de transactions, ou gèrent nos flux. Chaque jour, 5.800 personnes se connectent à distance, par email ou Skype pour des réunions internes. Nous avions déjà largement développé le télétravail à la demande de notre corps social et lors des grèves de fin d’année. Tous les matins à 9h, la cellule de crise se réunit en téléconférence avec la secrétaire générale et les autres directrices et directeurs, puis nous enchaînons de 10h à 12h avec le comité exécutif.

Quelle est votre analyse de la crise actuelle ?

Le système bancaire fonctionne et les Français l’ont bien compris. Il n’y pas de ruée vers le livret A. En mars, la collecte a suivi la même tendance que les années précédentes. Nous devrions éviter une crise financière. Les Etats et les banques centrales ont tiré les leçons de 2008 en traitant d’abord la question de la liquidité, pour éviter les tensions à court terme. En 2008, la crise avait débuté dans le secteur financier et conduit à un effondrement de notre système économique, suivi d’une crise sociale et politique. Aujourd’hui, la crise sanitaire se diffuse directement à l’économie et l’Etat essaie d’éviter qu’elle se diffuse aussi dans la société. C’est pourquoi l’aide se concentre aujourd’hui sur les entreprises.

Comment la Caisse peut-elle intervenir ?

Répondre à l’urgence suppose des solutions pragmatiques et immédiatement mobilisables. La CDC a les moyens de déployer plus d’investissements et de prêts pour accompagner ses clients et partenaires. Nous nous préparons pour accompagner la reprise. Notre modèle est solide et c’est dans ces contextes de crise, comme en 2008, qu’il démontre sa capacité à servir notre pays. Réactivité et proximité sont les mots d’ordre de notre action depuis le début de cette crise. 

Quelle est votre première mission ?

Répondre à l’urgence par des solutions pragmatiques et immédiatement mobilisables. Face au report du paiement des prestations sociales des entreprises, nous allons augmenter nos concours à l’Acoss (la caisse nationale du réseau des Urssaf, ndlr) dont nous sommes la banque. Nous allons participer à son financement (dont le plafond a été relevé de 39 à 70 milliards d’euros, ndlr) en achetant du papier de court terme qu’elle va émettre. Il s’agira de NEU CP (ex-billets de trésorerie, ndlr) que nous pourrons placer auprès de la Banque centrale européenne (BCE) pour protéger notre liquidité. Du côté de nos clientèles historiques, nous avons par exemple mis en place des autorisations de découvert et prêts de trésorerie pour les professions juridiques, à hauteur de 500 millions d’euros. Les collectivités locales et les organismes de logement social ne rencontrent pas de problèmes particuliers pour le moment, mais nous serons là si besoin.

Dans l’économie sociale et solidaire, nous apportons 7 millions d’euros au fonds lancé par la région Grand Est et nous pourrions aussi intervenir en direct. D’autres secteurs vont avoir besoin de notre soutien comme le tourisme, ou le bâtiment dans lequel notre filiale de logement social, CDC Habitat peut jouer un rôle de locomotive. Les entreprises, elles, sont aidées par notre filiale Bpifrance qui est l’un des vecteurs de diffusion des 300 milliards d'euros de prêts bancaires garantis par l’Etat. 

La CDC chapeaute depuis peu La Poste, La Banque Postale et CNP. La crise aura-t-elle un impact sur ce pôle financier public qui englobe aussi votre Banque des territoires ?

Les chantiers opérationnels ne se poursuivront pas au même rythme qu’avant, mais nous bénéficions d’une assise financière très large. Depuis le 4 mars, notre total de bilan dépasse 1.200 milliards d’euros, dont 460 milliards sont logés au sein de l’établissement public Caisse des Dépôts et du fonds d’épargne (livret A, ndlr). J’inclus ici la Sfil (ex-Dexia Crédit Local, ndlr), même si son rachat n’est pas encore finalisé. Nous restons extrêmement liquides avec quelques dizaines de milliards de liquidités dans le livret A et dans nos autres bilans. Au 31 décembre, notre ratio de fonds propres était très supérieur à celui des grandes banques françaises et nous avions 54 milliards d’euros de fonds propres avant la prise de contrôle de La Poste (à qui la CDC a apporté près de 6 milliards de capitaux propres, ndlr). La Caisse va pouvoir jouer son rôle d’opérateur en cas de faille de marché. Par exemple, certaines grandes collectivités locales nous ont fait part de leur inquiétude face à la fermeture des marchés pour leurs émissions obligataires. Le grand pôle financier public, via la Banque des Territoires, est parfaitement à même de les financer à hauteur de plusieurs milliards d'euros par des prêts assis sur la ressource du fonds d’épargne.

Au-delà des prêts, quel rôle la Caisse peut-elle jouer auprès des entreprises ?

Depuis la chute des marchés, nous avons acheté à contre-cycle des actions françaises large et small caps à des valeurs qui nous semblent attractives, et des obligations d’entreprises en souscrivant à la plupart des émissions de large caps françaises qui se sont multipliées ces derniers jours. Compte tenu des valorisations élevées en début d’année, nous étions en retard dans notre programme d’investissement après avoir enregistré des plus-values sur nos actions en début d’année.

Comptez-vous participer au soutien ou au sauvetage de certaines sociétés au côté de l’Agence des participations de l’Etat (APE) ?

S’il y a des situations de crise qui doivent mobiliser la Place, il est naturel que nous nous parlions. Mais la Caisse des Dépôts est autonome dans ses décisions, qui sont distinctes de celles de l’APE qui dépend du ministère de l’Economie. Chez BpiFrance, les investissements sont validés par l’Etat et la Caisse, actionnaires chacun à 50%. Nous pouvons investir seuls, comme nous l’avons fait dans Valeo en 2019 avant d’être rejoints par Bpifrance puis le FSP (fonds de Place des assureurs, ndlr). La Caisse intervient aussi dans le non-coté, par exemple dans les infrastructures (RTE, GRTgaz…). Et nous continuons à accompagner les projets locaux, via notre Banque des Territoires.

Quelles sont vos filiales qui souffrent le plus ?

La Compagnie des Alpes est la plus touchée. Son activité est à l’arrêt du fait de la fermeture des stations de ski et des parcs de loisirs. La société va tirer sur ses lignes de liquidité pour absorber le choc et surmonter cette crise. Elle reprendra ses activités dès que possible. L’impact sur La Poste et ses filiales non financières est important. Les activités courrier et colis baissent fortement, de même que celle de GeoPost (colis express à l’international, ndlr. En revanche, les activités de La Banque postale sont peu impactées, tout comme celles de CNP Assurances, qui subit la baisse des marchés financiers mais n’a pas de problème de solvabilité. Pour Transdev, la fréquentation des réseaux  de transport en France est inférieure à 10% du nominal et le niveau de service variable en fonction de la demande des collectivités : autour de 50% en moyenne. Chez Icade, nous allons appliquer le report de paiement des loyers pour les TPE et PME. L’arrêt des chantiers va aussi entraîner des retards pour la promotion immobilière. CDC Habitat (ex-SNI) sera un acteur de la relance et a déjà annoncé la construction de 40.000 logements.

Le gouvernement vient d’interdire aux entreprises de verser des dividendes si elles reportent leurs échéances fiscales ou sociales. Plus largement, que pensez-vous du débat actuel sur la rémunération des actionnaires en pleine crise, alors que CNP Assurances a décidé d'annuler son dividende?

Nous reversons à l’Etat la moitié de notre résultat, le reste finance nos activités d’intérêt général. Les dividendes sont importants pour alimenter nos résultats et nous permettre d’être actifs en sortie de crise. Nous respecterons la loi et aurons un dialogue avec chacune de nos filiales. Certaines ont recours au chômage partiel mais nous éviterons le plus possible le report des échéances fiscales et sociales. La situation est plus délicate à la Compagnie des Alpes. Nous en discuterons avec eux.

Avez-vous des inquiétudes pour la Sfil, notamment sur son stock de dette italienne ?

Nous allons bien racheter cet été la part de l’Etat au prix prévu initialement. La Sfil a un bilan long et bien géré. Son activité de refinancement des prêts aux collectivités locales (de la Banque Postale, ndlr) sera sans doute moins active en cette année électorale, et du fait du report du deuxième tour des municipales. Mais elle sera sans doute très sollicitée pour les emprunts des hôpitaux. Nous attendons le renouvellement de l’autorisation de la Commission européenne à son activité de refinancement export qui expire en mai. Celle-ci va aussi souffrir cette année, mais le résultat de la Sfil provient avant tout de son bilan, pas de son activité commerciale.

La loi Pacte a modifié la composition et le rôle de votre commission de surveillance. Quelles sont vos attentes à son égard ?

La commission de surveillance fonctionne déjà dans sa nouvelle composition. Le quorum est atteint même s’il manque encore une personnalité qualifiée représentant l’Etat. Elle va approuver pour la première fois nos comptes annuels, qui sont en cours de validation. J’attends de ses membres de idées grâce à la variété des profils qui la composent, et qu’ils nous challengent sur notre action.