Il y a beaucoup de confusion entretenue et c’est un monde d’ambiguïté

Sophie Schiller, professeur agrégée à l’université Paris-Dauphine, directrice des masters Droit du patrimoine professionnel et Droit des affaires
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L’Agefi Actifs. - Avez-vous constaté des évolutions notables dans l’enseignement supérieur de la gestion de patrimoine depuis cinq ans ?

Sophie Schiller. - Fondamentalement, non. Chaque cursus se positionne selon ses spécialités mais il n’y a pas eu d’évolutions majeures demandées par les entreprises dans l’approche de nos programmes. On peut simplement noter deux choses. Une internationalisation de plus en plus forte qui réagit sur nos cours au travers des problématiques transnationales : nous traitons des trusts, des mariages ou des successions en intégrant cette donne. Par ailleurs, s’il n’y a pas vraiment d’accroissement de la concurrence, les masters de droit n’enregistrant par essence que des évolutions lentes, nous remarquons la multiplication de programmes privés cherchant à se positionner sur la base de prix souvent très élevés.

Vous observez la concurrence parfois rude d’établissements privés. Comment marquer votre différence ?

- La Fédération nationale droit du patrimoine (FNDP) à laquelle j’appartiens fait beaucoup d’efforts pour radiographier la qualité des formations. Il y a énormément d’hétérogénéité, notamment dans notre spécialité. Beaucoup plus, par exemple, que dans les masters Droit des affaires. Or, il est très compliqué de réussir à montrer cette qualité et ni les entreprises ni les étudiants ne s’y retrouvent facilement. Comment savoir si l’on débouche sur un master reconnu par l’Etat, c’est-à-dire un Bac+5, ou sur un simple grade de master ? Il y a beaucoup de confusion entretenue et c’est un monde d’ambiguïté. Nous nous efforçons de les éclairer, mais ce n’est pas toujours simple…

Comment prenez-vous en compte la dimension commerciale des métiers du patrimoine ?

- Il y a toujours eu deux approches qui ne changent pas : les enseignements surtout orientés vers les aspects de vente des produits et ceux davantage tournés vers l’ingénierie patrimoniale. La plupart des masters de gestion sont de facto orientés vers la matière commerciale quand ceux de droit sont plus tournés vers la technique juridique et fiscale. Le master Gestion de patrimoine de Paris-Dauphine, par exemple, se situe dans la première catégorie, alors que le master Droit du patrimoine professionnel, que je dirige, intègre beaucoup moins la dimension commerciale.

Les deux orientations sont complémentaires mais il est vrai que les débouchés commerciaux sont plus nombreux. Il y a, quoi qu’il en soit, beaucoup de passerelles entre les deux. Je souligne néanmoins qu’il est plus facile, dans la vie professionnelle, d’évoluer de la technique vers le commercial que l’inverse.

Quelle place accordez-vous à la protection sociale qui est appelée à prospérer dans les années à venir ?

- C’est un fait que l’on ne peut négliger pour tout ce qui concerne la retraite, la prévoyance ou la dépendance, pour un tas de facteurs sociodémographiques bien connus. Il s’agit d’une matière très technique et les entreprises sont demandeuses, notamment les compagnies d’assurances, afin d’accompagner les professionnels en activité chargés de vendre les produits dédiés. C’est pourquoi nous développons cet enseignement en formation continue. En formation initiale, nous ne pouvons qu’inculquer les bases au travers de douze heures de cours.

Vous mettez en avant pour la troisième année la formation en alternance. Quel intérêt y trouvez-vous ?

- L’alternance est positive pour tout le monde. Pour les étudiants tout d’abord, qui peuvent mettre directement en pratique leurs connaissances. Grâce à la vie en entreprise, ils sont également en prise avec la réalité, notamment sous l’angle relationnel et du travail en équipe, et ce bien au-delà de ce qu’apporte un stage. Cela leur permet de terminer leur master 2 avec un an d’expérience, de surcroît en gagnant un peu d’argent.

Du côté des entreprises, il y a adéquation car elles sont conscientes qu’un stage de trois mois ne suffit pas et elles profitent de la formule très aidée de l’alternance, notamment en termes de charges sociales.

Pour les formations enfin, c’est une solution à la baisse régulière des subventions de l’Etat. Nous ne voulons pas faire de sélection des étudiants par l’argent par simple déontologie parce que nous tenons à la mixité sociale et pour conserver l’excellence de notre formation en sélectionnant les meilleurs étudiants plutôt que ceux aptes à payer des frais élevés de scolarité. L’alternance est un relais efficace : en seulement deux ans, deux tiers de nos promotions en formation initiale en sont issues. Cela demande néanmoins beaucoup d’énergie pour les placer, même s’il est vrai que la réputation de Dauphine joue. D’autant que nous proposons par conviction des débouchés très variés, au-delà des banques et des assureurs, dans des études de notaires, des cabinets d’avocats…