Hélène N’Diaye (Maif): «Il est quasi impossible d’anticiper avec précision les défaillances ESG»

Thibaud Vadjoux
La Maif a cédé ses titres Orpea à la suite du scandale touchant le gestionnaire d’Ehpad. Hélène N’Diaye, directrice générale adjointe de l’assureur, en donne les raisons.

Les révélations sur Orpea ont surpris de nombreux investisseurs institutionnels et gestionnaires d’actifs. Avez-vous les moyens de savoir avec précision ce qu’il se passe dans les entreprises ?

Investir dans une thématique comme le grand âge et l’accompagnement du vieillissement paraît, aujourd’hui, incontournable si on veut contribuer au bien commun. Cependant, il est très difficile de distinguer les gestionnaires de maisons de retraite non vertueux des autres. En tant qu’investisseurs, nous n’avons ni la capacité de nous doter de spécialistes dans tous les domaines ni la possibilité de mener des audits suffisamment approfondis.

L’analyse environnementale, sociale et de gouvernance (ESG) des investisseurs responsables s’appuie essentiellement sur les documents réglementés produits par les entreprises, sur les articles de presse les concernant, et sur l’opinion portée par leurs parties prenantes externes (syndicats, organisations non gouvernementales et associations, instances de régulation, etc.). Elle est donc dépendante des informations qui sont publiques au moment où elle est réalisée. Il faut avoir en tête que les rapports ESG sont établis par les entreprises elles-mêmes et contiennent des informations non normalisées à ce jour et très peu auditées.

A ce jour, il est quasi impossible pour des investisseurs responsables, dans les processus d’analyse ESG et extrafinancière, d’anticiper avec précision les défaillances des entreprises sur ces critères. En revanche, il serait nécessaire de renforcer la vérification indépendante des informations ESG publiées par les entreprises, du point de vue tant de leur pertinence que de la qualité des indicateurs fournis, et de normaliser les indicateurs ESG à communiquer par les entreprises.

La Maif a cédé ses positions dans Orpea. Est-il préférable de vendre, ou bien de rester pour essayer de peser dans les discussions ?

Les actions des investisseurs dépendent du poids qu’ils peuvent avoir dans la gouvernance de l’entreprise dont ils sont actionnaires ou créanciers. S’il est suffisant pour peser sur le débat, il est possible d’agir pour impulser des changements, si ce n’est pas le cas, la seule option est de désinvestir. C’est dans cette dernière situation qu’était la Maif pour ses investissements en direct chez Orpea, et c’est pour cette raison que nous avons cédé nos obligations.

En revanche, lorsque nous nous attachons à sélectionner des sociétés de gestion alignées avec nos valeurs d’entreprise à mission, nous ne sommes pas en mesure de les contraindre à acquérir ou céder un titre. De plus, elles sont souvent bien mieux placées que nous pour faire évoluer les entreprises avec lesquelles elles interagissent, telles qu’Orpea. C’est par exemple ce qu’a entrepris Mirova, filiale de Natixis, en demandant au conseil d’administration d’Orpea la refonte de leur modèle d’entreprise et l’adoption du statut d’entreprise à mission, laissant ainsi au groupe l’opportunité de faire évoluer sa gouvernance.

Quelles autres solutions peuvent-elles permettre de s’assurer de la bonne foi de l’entreprise ?

Sous réserve d’un changement culturel profond, la qualification de société à mission peut être une solution pour ajouter des engagements inscrits dans les statuts et permettre des regards externes sur la gouvernance. L’urgence est surtout de repenser le modèle économique en profondeur. Toutefois, il s’agit d’une transformation que les investisseurs ne peuvent insuffler seuls, elle doit résulter d’une action conjointe de l’ensemble des parties prenantes.