FGP 2021 : Une gestion privée en ligne

La rédaction
La crise sanitaire a rebattu les cartes de la gestion privée. En quelques mois, il a fallu repenser l’allocation des portefeuilles et s’interroger sur les opportunités d’un nouvel environnement économique. Le forum de la Gestion Privée qui s'est tenu le 6 et 7 avril a vu de nombreux experts débatre sur de nombreux sujets.

La banque privée n’aura pas été épargnée par la crise sanitaire. Il lui aura fallu entre autres s’adapter à marche forcée à de nouveaux usages dans la relation avec ses clients. Mais ce constat n’est que la partie émergée de l’iceberg. Compte tenu de l’ampleur de la crise, la gestion privée a dû simultanément revoir ses allocations, ses investissements, et redéfinir les opportunités et caractéristiques du nouvel environnement économique. L’importance de cette réévaluation des risques liés aux différents actifs présents dans les portefeuilles a justifié que plusieurs débats du forum de la gestion privée en format 100 % digital, qui s'est tenu le 6 et 7 avril soient consacrés à ces thèmes. Avec naturellement des approches multiples. Qu’il s’agisse d’allocation d’actifs à redéfinir pour remettre en ligne les portefeuilles, ou encore de la recherche de rendement - l’une des problématiques majeures dans le monde feutré de la gestion privée. Ces différents sujets ne pouvaient être abordés sans que l’on s’interroge sur le nouveau cadre économique né de la crise. En pratique, l’inflation que l’on constate désormais dans les rouages des économies, sous l’action des banques centrales et des politiques budgétaires débridées des Etats, peut-elle être durable ? Et quelles incidences les contours de ce « nouveau monde » peuvent-elles avoir sur les thématiques d’investissement à privilégier dès maintenant ? Dans une avant-première exceptionnelle, en ayant puisé dans les échanges des nombreux experts invités à préparer leurs interventions dans différents débats, voici des convictions et les idées fortes qui traversent le monde de la gestion privée en ce mois d’avril 2021…

 

DÉBAT N°1

Une allocation d’actifs ajustée en pleine crise

Une des principales qualités requises par les gérants est sans doute la capacité à s’adapter à toutes les conditions de marché. A ce titre, la crise majeure survenue l’année dernière et ne reposant sur aucun fondement économique a exigé d’eux une grande agilité. En raison notamment de la destruction d’une partie de la consommation mondiale et d’une partie de la valeur des entreprises.

Dans ce contexte, les gérants ont opté pour des stratégies différentes parfois d’une maison à l’autre. Certaines sociétés de gestion à l’image d’Indosuez Wealth Management ont tout d’abord fait le pari de l’audace. Vincent Manuel, directeur mondial des investissement d’Indosuez Wealth Management explique : « Dès février 2020, dès le premier choc de la crise sanitaire en Chine, nous avons fait le choix de nous renforcer en actions chinoises. Une stratégie audacieuse dans un environnement volatil mais qui a généré de la performance puisque les actions domestiques chinoises ont dépassé tous les autres marchés en 2020. Ensuite, dans la dislocation de mars, notre gestion s’est montrée opportuniste procédant à des achats de Treasuries américains et d’or dont la valeur avait été affectée par la crise de liquidité. Fin mars, nos gestions ont accru l’exposition des portefeuilles à la dette financière européenne qui avait été nettement pénalisée. Nous avons assisté ensuite à un changement de régime au 4e trimestre. Ainsi, l’élection de Joe Biden à la présidence des Etats-Unis et la montée en puissance de la production de vaccins nous ont conduit à retravailler nos portefeuilles en fin d’année et à nous intéresser plus sensiblement à la value et aux valeurs cycliques. » D’autre part, le gérant a renforcé la value européenne dans laquelle les secteurs cycliques et les financières sont bien représentés. « Nous nous sommes notamment intéressés aux midcaps américaines pour jouer le plan de relance américain après une mauvaise gestion de la crise », ajoute Vincent Manuel qui a également fait évoluer l’exposition aux pays émergents, en renforçant l’Asie du sud-est au profil value plus marqué.

De son côté, Christophe Braun, directeur des investissements chez Capital Group a tout d’abord rappelé l’intérêt de mener une gestion de long terme dans des périodes tourmentées. « Nous n’investissons pas dans des marchés ou des secteurs mais dans des entreprises. Notre gestion repose sur l’analyse fondamentale et cela nous permet d’avoir une vision différente, même dans des crises comme celle que nous traversons », souligne-t-il. En pratique, au début de la crise sanitaire et du premier confinement, l’allocation d’actifs a été sensiblement revue. « Nous avons mené une stratégie qui peut être qualifiée d’active, et qui a tenu compte des valorisations élevées et aussi des importantes liquidités dont nous disposions », expose Christophe Braun. Dans ce cadre, ce dernier a expliqué s’être adapté à la nouvelle normalité. Et s’il a constaté que les grands gagnants pré covid-19 ont également été les grands gagnants post covid-19, il a augmenté le poids de secteurs touchés plus que de raison par la crise dans son portefeuille.

Sans contester l’impact majeur du premier confinement, Gabriel Garcin spécialiste en investissements chez UBS France met également en évidence la capacité d’adaptation de sa gestion. Une gestion où le stock-picking est la règle mais qui s’inscrit non pas dans une classe d’actifs particulière mais dans un thème d’investissement. A charge pour le gérant d’investir via des actions mais également des obligations (convertibles, high yield, etc). « Ce qui est important pour nous, c’est la façon de lire les marchés par les thèmes. Par exemple, le monde est digitalisé, numérisé et ce constat dépasse le seul secteur des technos. Il s’est propagé au domaine de la santé, à une batterie de thèmes qui font de cette décennie, une période de transformation intense. Il est donc très important de raisonner de cette façon et non par classe d’actifs », insiste Gabriel Garcin, pour qui l’allocation par zone géographique et classe d’actifs n’a plus grand sens.

« Dans ce cadre, nous avons voulu nous affranchir de la crise entre mars et mai en accroissant le risque dans le portefeuille, notamment avec des titres high yied »a indiqué le gérant. Nous pensions que la crise était surjouée. Nous avons cherché à déceler des anomalies de marché dans les secteurs de la tech via des actions, mais également dans l’investment grade américain puis en Asie et en cross over en Europe. »

En évoquant les valeurs technos, Gabriel Garcin a insisté sur le comportement très satisfaisant de ces titres. « En novembre, nous avons constaté une rotation violente en raison de la mise en production des vaccins, et de l’élection présidentielle américaine. Les titres value en ont profité mais nous n’avons pas joué ce scénario. En revanche, dès septembre, nous sommes renforcés en petites et moyennes capitalisations qui profitent d’une meilleure sensibilité aux fonds injectés par les banques centrales. »

Des valeurs refuges qui font peau neuve

En évoquant le parcours remarquable des technos, Christophe Braun a enfoncé le clou : « au cours de cette crise, la notion de valeur refuge a sensiblement évolué », a-t-il confirmé. Les valeurs technologiques, et celles liées à la digitalisation – multisectorielles - peuvent désormais jouer ce rôle. Quant aux risques de bulle, notamment sur ces valeurs technos, Christophe Braun les écarte : « Ce n’est pas le prix de l’action qui est le plus essentiel mais le potentiel de l’entreprise et la croissance sous-jacente de ses revenus à moyen et long terme », a-t-il insisté. L’écosystème est très avancé dans ce domaine. Nous sommes dépendants de toutes les nouveautés IT aujourd’hui. A tel point que l’on peut assimiler les TMT avec leurs services ‘essentiels’ de nouvelle génération au secteur des utilities traditionnelles, s’est-il amusé à noter ! Ce constat ne l’empêche pas de faire preuve de sélectivité. Y compris dans le secteur des technos, où certaines entreprises vont souffrir comme celles produisant des écrans numériques classiques. L’IT n’est pas un passeport pour la performance », a souligné Christophe Braun.

Il est vrai que pour le gérant, les valeurs défensives du passé ne remplissent plus leur rôle. Les marchés évoluent, les caractéristiques des entreprises évoluent également et en même temps, dans cette crise, les régulateurs comme les gouvernements ont suivi d’autres stratégies. L’interdiction de verser des dividendes est un exemple probant à ce titre. Dans ce contexte, l’environnement des marchés a vraiment changé. La vieille économie n’a pas été au rendez-vous dans cette crise. Son rôle défensif n’a pas fonctionné. Ce changement de régime se traduit aussi par une rotation des valeurs refuge. La remontée des taux réels fait souffrir l’or et les obligations d’Etat tandis que l’optimisme fait corriger le franc suisse et le yen au profit du dollar.

Enfin, peut-on être optimiste sur l’issue de la crise ? Beaucoup de questions restent encore en suspens. « En mars 2020, on avait une vision de fin du monde alors qu’en 2021, la reprise américaine, le plan de relance de Biden et la politique accommodante de la Fed font un peu l’effet inverse. A tel point qu’il faudrait désormais plutôt se garder contre un excès d’optimisme », explique Vincent Manuel. Gabriel Garcin se dit, lui, optimiste mais juge l’endettement des Etats préoccupant et note également que les inégalités sociales se sont accentuées avec la crise. L’an dernier, les plans de relance des banques centrales qu’on imagine dans leur rôle ont fait leur effet. La remise à plat des politiques budgétaires des Etats a également été salutaire. Reste à savoir comment sortir de l’exceptionnel…

 

DÉBAT N°2

Une recherche de rendement synonyme de risques accrus

Où désormais trouver du rendement ? Cette question, d’apparence simple, hante les gérants d’actifs, banquiers privés, conseillers en gestion de patrimoine et plus globalement toutes les personnes s’intéressant à l’investissement.

Dans un contexte sanitaire inédit, il est légitime de s’interroger sur les ressorts à disposition des conseillers pour offrir du rendement à leurs clients. Pourtant, si la pandémie mondiale liée au coronavirus a profondément modifié nos habitudes, elle ne semble finalement pas avoir chamboulé l’investissement. « Les problématiques restent les mêmes pour nos clients », confirme Marion Dewagenaere, directrice d’Allianz Patrimoine. Pour la dirigeante, le Covid-19 n’a fait « qu’accélérer des tendances qui étaient déjà présentes, comme la faiblesse durable des taux d’intérêts et son corollaire la baisse de rendement des fonds en euros ».

Pour autant, dans un contexte de surépargne liée à la crise (voir ci-contre) et avec une relance qui se profile, les besoins en investissement sont immenses. La clef pour y parvenir passera forcément par la pédagogie. « Le premier moyen d’obtenir du rendement pour nos clients est de les convaincre qu’ils devront prendre plus de risque », avance Martial Godet, responsable des services de conseil de BNP Paribas Wealth Management. C’est toute la problématique de la « mort annoncée » du fonds en euros qui se résume ici. Fini le triptyque performance, liquidité et capital garanti. Désormais, il faut prendre du risque pour avoir de la performance.

« Le vrai risque est de ne pas en prendre »

Avec des rendements obligataires souverains souvent négatifs, qui constituent la colonne vertébrale des actifs généraux des assureurs, la situation ne pouvait de toute façon pas durer. « Il faut désormais trouver des alternatives, qui seront forcément de nature différente aux fonds en euros, en prenant plus de risque mais surtout en diversifiant les investissements », insiste Jean-Denis Bachelot, directeur France de Fidelity International. Pour le gérant, il est urgent d’opérer ce changement alors que les deux-tiers de l’épargne des ménages français sont actuellement sur des fonds sans risque. « Il est impératif de faire comprendre aux particuliers qu’avec les taux actuels, le vrai risque est de ne pas en prendre », martèle-t-il.

Mais attention à ne pas enterrer trop vite le fonds en euros, qui conserve tout de même quelques atouts. « Il faut réinventer la manière de construire les fonds en euros », abonde Marion Dewagenaere dont le groupe a choisi d’opter pour un bonus de fidélité, après cinq ans de détention, pour améliorer le rendement. « Il ne faut également pas oublier qu’avec la diversification des allocations on se tourne de plus en plus vers des actifs illiquides, note Martial Godet. Le fonds en euros reprend alors tout son sens pour des placements inférieurs à cinq ans grâce à sa liquidité totale. » Un super fonds monétaire en quelque sorte...

Des actifs illiquides

La liquidité serait donc l’une des clefs de la performance. Plus spécifiquement, c’est l’absence ou la quasi-absence de liquidité qui amène souvent des performances supérieures. A ce titre, les produits structurés, alliant rendement défini à l’avance et protection du capital partiel sont une solution pouvant répondre aux problématiques d’une clientèle en gestion de fortune. D’autant que leur période d’illiquidité peut être très courte quand les produits sont rappelés en cours de vie.

Une autre solution est le non coté. Déjà très utilisé côté immobilier, il se démocratise désormais également au niveau du capital investissement, de la dette privée et des infrastructures auprès des particuliers. « Il faut poursuivre cette démocratisation en proposant des fonds performants accessibles à partir de quelques milliers ou dizaine de milliers d’euros », affirme Jean-Denis Bachot, dont la société vient de signer un contrat de distribution exclusif avec la plateforme Moonfare pour mettre à disposition des particuliers des fonds de private equity accessibles jusqu’ici uniquement à des institutionnels. Dans un premier temps, le montant d’investissement minimum sera de 50.000 euros, mais pourrait évoluer à la baisse. Avec des rendements à long terme supérieurs aux actifs traditionnels, le non coté trouve une place de choix dans les portefeuilles des clients privés. Mais attention il ne doit pas dépasser plus de 20 % à 30 % de l’allocation globale, même pour les profils les plus dynamiques.

Le retour de la value

Faut-il pour autant mettre les actions et les obligations de côté ? Non assurément. Pour les premières une rotation en faveur des actions dîtes value semble s’opérer. « Nous préconisons des sociétés de qualité avec un business model pérenne mais qui serait actuellement sous-cotées », détaille Jean-Denis Bachot, qui précise que la mauvaise fortune des fonds dividendes ces dernières années pourrait bien changer dans les mois à venir.

Pour les obligations c’est évidemment plus du côté du high yield ou du souverain émergent qu’il faudra regarder. « Attention aux spreads du high yield, prévient toutefois Martial Godet. Ils sont trop resserrés actuellement et nous leur préférons des segments de types low high yield ou asset back security (ABS), encore trop méconnus aujourd’hui. »

Et l’ESG ? Véritable lame de fond de ces dernières années, l’investissement socialement responsable a eu d’excellents résultats pendant la crise. Pourtant, depuis quelques mois, aux rythmes des rotations du marché, les indices ESG souffrent. « A mon sens, l’ESG est plutôt un facteur de résilience que de surperformance, considère Marion Dewagenaere. Cependant, on sait que la performance dans la durée passe également par la limitation des pertes. » A ce titre, les sociétés ayant des scores ESG plus élevés sont les plus à même d’éviter les fameux « accidents industriels » redoutés par les gérants d’actifs du monde entier.

Quelle que soit la solution retenue, les experts s’accordent sur l’importance d’une prise de risque plus importante, en contrepartie d’une vraie diversification. C’est à cette condition que les conseillers pourront trouver des sources de rendement intéressantes et adaptées à leurs clients.

Pourquoi investir dans l’hôtellerie ?

Dans un débat consacré à cette question, les intervenants ont rappelé l’importance du tourisme en Europe ( 10 % du PIB). La crise a cependant porté un coup dur à l’hôtellerie. Selon JLL, le volume de transactions en France a fléchi de 82 % en cumul à la fin novembre 2020, par rapport à la même période un an plus tôt. Pour autant, côté investissement, l’immobilier du tourisme pourrait représenter une opportunité de crise. Pour un fonds déjà investi, le décrochage des performances a pu aller au-delà de -10 % / -15 %, mais guère davantage, preuve de la résilience du modèle (baux longs, contrat d’exploitation...). Même si les espoirs d’un rebond dès cette année ont été douchés, un rattrapage à hauteur 80 % des niveaux de fréquentation hôtelière de 2019 est espéré, et le marché de la transaction se dégrippe déjà avec le retour de fonds de private equity.

DÉBAT N°3

L’inflation peut-elle faire son nid ?

Les chiffres l’attestent aisément. L’inflation a fait son retour dans les économies. Mais passé ce constat, les interrogations demeurent. Faut-il y voir l’amorce d’une hausse des prix tangible dans les mois à venir ? Et durable ? A ce jeu, en prévision de la table ronde dédiée à ce thème et aux valeurs pouvant en profiter, les intervenants ont fait preuve d’une certaine prudence. Certes l’inflation est palpable et s’explique par une multitude de facteurs tels que l’accélération de la vaccination et l’espoir d’une reprise économique, le rôle et le pouvoir des banques centrales et naturellement les plans de relance exceptionnels mis en place, notamment celui Etats-Unis. Mais pour y voir le début d’un mouvement fort, il y a un pas qui n’a donc pas été franchi. « Il y a peu de raison dynamique de voir l’inflation repartir de manière structurelle car on ne constate pas d’inflation salariale qui est un élément essentiel, a relevé Sébastien Racine, directeur adjoint de la gestion sous mandat et responsable de la multigestion chez BPE. D’autant que des facteurs tels que la mondialisation, la digitalisation ou le vieillissement de la population sont des tendances désinflationnistes bien présentes et qui jouent à l’inverse. »

Pour autant, les sensibilités sur ce sujet ne sont pas toutes alignées. « Les investisseurs ne mesurent pas le changement de prisme auquel on assiste, tempère néanmoins Laurent Roussel, gérant du fonds IXIOS Recovery chez IXIOS AM. Aux Etats-Unis, sous la présidence de Donald Trump, les propriétaires de leurs maisons et détenteurs d’actions étaient privilégiés, mais cette période est révolue. Désormais, ce sont les classes moyennes qui vont être avantagées. Elles vont obtenir du pouvoir d’achat et des hausses de salaires. »

Un tel scénario ne serait pas sans conséquence. « Un cercle vicieux hausse des prix et hausse des salaires entraînerait une hausse des coûts pour les entreprises, et potentiellement une perte de compétitivité », prédit Arnaud Bouché qui trouve cependant cette hypothèse peu probable. En revanche, une question se pose avec évidence : avec des taux très bas et une reprise économique mondiale robuste, va-t-on assister à une hausse durable de l’inflation ? Sur le papier, ce serait une bonne nouvelle dans la mesure où – pour peu qu’elle reste dans le domaine du raisonnable - cette augmentation est synonyme d’une économie qui redémarre. Mais gare au dérapage ! « Personne n’a intérêt à voir les taux remonter », a-t-il insisté. Ce serait très difficile pour les Etats dont les budgets sont tombés dans le rouge vif avec la crise sanitaire et ce serait également très négatif pour les entreprises… En outre, Arnaud Bouché a pointé la situation des banques centrales qui ont déjà fait beaucoup, avec une Fed qui détient 17 % de la dette américaine et la BCE qui de son côté dispose de 25 % de la dette européenne. Si les Banques centrales devront être vigilantes face à ce phénomène, « le vrai sujet est de savoir comment parviendrons-nous à sortir de cette situation où les liquidités coulent à flots », s’est interrogé le responsable.

Pour sa part, Laurent Roussel est convaincu que les taux vont progresser au-delà de 2 %. En pratique, « les banques centrales vont organiser des paliers de décompression pour faire remonter progressivement les taux, ce qui pourra créer de l’inflation temporaire, a-t-il détaillé. Avec une croissance de 4 %, on peut facilement tabler sur 2 % à 2,5 % pour l’inflation. »

Naturellement, l’environnement économique actuel n’est pas sans conséquence sur les classes d’actifs. Certaines d’entre elles se montrent particulièrement sensibles à l’inflation, tels que le bitcoin, l’immobilier ou les valeurs de croissance. Et d’ores et déjà, des actifs paraissent directement menacés par la création de bulle. Aux Etats-Unis, les particuliers américains seraient responsables d’une survalorisation des cours de Bourse de l’ordre de 20 %. De fait, certains secteurs ne sont plus exempts de risques. «Je me méfie des consensus », a insisté Laurent Roussel. « Les valorisations de titres comme Netflix ou Tesla n’ont plus grand sens. Les spécialistes de la gestion value ont quasiment disparu mais cette année, les valeurs de croissance ne progressent plus. Leur PE (price earnings : ndlr) va baisser et les marchés vont se normaliser », indique-t-il encore.  En attendant, le responsable en est convaincu, il n’y a pas encore eu de rotation. En dépit du rebond intervenu en fin d’année dernière due à l’arrivée du vaccin, il y a encore beaucoup de retard.

Des risques de bulles

Quoi qu’il en soit, cette « méfiance » envers les valeurs de croissance a d’ores et déjà conduit à des prises de bénéfices, même si sur les risques de bulles, il y a débat. « Les risques de bulles sont plutôt l’apanage des obligations d’état avant les actions, a fait remarquer Arnaud Bouché, et l’on assiste plutôt en Bourse à un sain rééquilibrage alors que les valeurs de croissance ont longtemps caracolé en tête ». Ce sont donc aux titres value d’en profiter car il faut des portefeuilles plus équilibrés. Au prix naturellement d’une plus grande sélectivité dans les différents secteurs.

Quels titres privilégier selon les entreprises et les secteurs considérés ? « Nous avons lancé un fonds recovery, de type cross over », explique Laurent Roussel. D’une nature plus risquée que les fonds patrimoniaux mais moins risqué qu’un fonds qui serait investi à 100 % en actions, son gérant choisit des entreprises en fonction des classes d’actifs (actions, obligations d’entreprises classiques ou convertibles, etc) affichant le meilleur profil potentiel de hausse / risque.

De son côté, Arnaud Bouché ne raisonne pas par thème pour y intégrer différentes classes d’actifs. Il reste favorable aux actions. Parmi les sujets les plus en vue, la thématique environnementale. Cette dernière connaît des ratios de valorisation élevés mais la tendance est lourde, car les investisseurs souhaitent donner du sens à leur épargne, et parce que la sauvegarde de l’environnement est un sujet fondamental pour les générations à venir.

Autre thème à privilégier cette année, l’ISR. « L’ISR est un sujet transverse qui génère des flux très importants », explique Sébastien Racine. A tel point que l’engouement des investisseurs posent question pour un secteur comme celui du pétrole. Outre l’ISR, les équipe de BPE ont procédé à un rééquilibrage de leurs portefeuilles en faveur de la value. Mais il compte également continuer à privilégier des thématiques, comme la digitalisation ou les actions chinoises dont le poids dans les indices va croître progressivement au cours des prochaines années.

Enfin, Laurent Roussel fait preuve d’optimisme en 2021. « Nous allons connaitre un alignement des planètes », a-t-il expliqué. Et à ce jeu, l’Europe constitue la zone value par excellence qui va de fait moins subir la hausse des taux. A condition cependant de faire preuve de patience et en gérant les risques, la value baissant plus que le marché. Gare également aux « value traps », ce qui ne sera possible qu’en jouant la carte de la diversification des secteurs et des thèmes.

 

DÉBAT N°4

Thèmes d’investissement : des confirmations

C’est à s’y méprendre : jusque-là 2021 ressemble beaucoup à 2020. La sortie de crise tarde à se profiler et la relance économique se fait très partiellement. Certains pays comme les Etats-Unis et la Chine parviennent à renouer avec la croissance. Pour les autres, il faudra encore attendre. Ce « séquençage de la reprise économique » fait dire à Tony Du Prez, directeur des investissements de LCL Banque Privée, que les marchés devraient se montrer « plus discriminants cette année après avoir été assez consensuels en 2020 ». Mais pour l’instant, les gérants peuvent s’appuyer sur les thématiques gagnantes de l’année dernière qui devraient à nouveau convaincre les investisseurs.

La santé devrait continuer son essor

Le Covid-19 aura eu pour mérite de remettre la santé sur le devant de la scène. Auparavant thème de niche, le secteur est devenu la nouvelle coqueluche des investisseurs en quête de « sens ». D’autant qu’elle se prête à toutes les classes d’actifs, comme l’a confirmé Franklin Wernert, directeur adjoint de Société Générale Private Banking. Dans son établissement, la santé s’est jouée aussi bien à travers des fonds thématiques qu’immobilier (SCPI et club deal) et même du private equity. Pour Laura Destribats, gérante du fonds Global Millenials Equity de Goldman Sachs, l’engouement pour la santé est certes récent mais le secteur connaît une forte dynamique d’innovations depuis déjà quelques années. Elle prédit que cet essor devrait continuer car les efforts de recherche réalisés dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 pourraient bénéficier à d’autres maladies.

De l’ESG dans tous les portefeuilles

L’autre thème cher aux épargnants c’est l’investissement responsable. Selon Tony Du Prez, l’ESG devrait se retrouver dans quasiment toutes les thématiques car la demande des clients se fait plus forte et plus précise. « Ils veulent savoir où va leur épargne et comprendre son impact sur la société », témoigne le directeur des investissements de LCL Banque Privée. Cela se traduit notamment par un intérêt pour le thème de la proximité, des circuits courts et de la qualité de consommation.

L’offre devrait rapidement se mettre au niveau : les plans de relance adoptés par les grandes puissances mondiales intègrent quasiment tous les enjeux climatiques. Les critères ESG devraient donc se retrouver disséminés dans presque toutes les thématiques et ne plus être cantonnés aux seuls fonds dits responsables. Le défi sera de réussir à les intégrer aux portefeuilles tout en misant sur des secteurs pas très « verts » mais qui devraient fortement bénéficier du retour de la croissance, comme le transport aérien. « A priori, il est vrai que certains secteurs semblent incompatibles avec l’ESG, concède Tony Du Prez. Mais il faut accompagner les sociétés polluantes qui investissent pour limiter leur empreinte carbone. »

L’e-commerce : une profondeur à explorer

L’e-commerce devrait également continuer sur sa lancée. Les confinements ont renforcé la demande, mais également l’offre. Des petits commerçants jusque-là en-dehors de l’économie digitale se sont résolus à s’y mettre, bon gré mal gré. La profondeur du secteur s’en s’en trouve ainsi amplifiée. « Au-delà des plateformes, spécialisées ou non, il y a également les sociétés qui proposent des outils technologiques aux commerçants pour qu’ils puissent vendre en ligne, explique Laura Destribats. Sans oublier la partie logistique du secteur, notamment les centres de livraison ». Pour jouer cette thématique, la gérante regarde loin, très loin. L’e-commerce se développe partout dans le monde, et notamment en Amérique Latine, où son taux de pénétration est passé de 3 % avant la crise à environ 10 % maintenant. C’est loin de son niveau en Chine (quasiment 30 %) mais prouve que sa dynamique « ne fait que commencer », selon l’experte de Goldman Sachs.

Le pivot asiatique

Autre région qui attire l’attention de nos experts : l’Asie Pacifique. Pour Franklin Wernert, la crise a précipité « la bascule du centre de gravité économique et géopolitique » vers cette zone. Et pour cela il s’appuie sur trois indicateurs principaux. « En novembre dernier, plusieurs pays asiatiques dont la Chine sont parvenus à un accord sur les tarifs douaniers qui devrait fortement favoriser le commerce dans cette région », rappelle-t-il. La gestion de la crise sanitaire par les pays asiatiques a été globalement saluée par la communauté internationale (hors certains dérapages en Chine). Enfin, il souligne que le dernier classement Trends in Mathematics and Science Study (TIMMS) a consacré le Japon et la Corée du Sud, tous les deux sur le podium. La preuve que ces pays investissent toujours dans « l’économie de la connaissance ». Mais quid de la volonté des clients d’investir dans le local et le responsable ? Ce n’est pas forcément antinomique, répond Franklin Wernert, qui défend une vision think global act local.  « La dynamique de l’Asie Pacifique est une tendance macro de long terme avec un impact sur le quotidien des épargnants, peu importe leur localisation », explique le dirigeant.