Credit Suisse signe une performance en trompe-l’œil

Amélie Laurin
La deuxième banque helvétique affiche son meilleur résultat trimestriel depuis cinq ans mais ses activités de conseil et de marchés de capitaux portent déjà la marque de la crise.

Ses premiers résultats à la tête de Credit Suisse sont inédits à plus d’un titre. Thomas Gottstein, directeur général depuis deux mois seulement, a annoncé hier le meilleur bénéfice trimestriel de la deuxième banque suisse depuis 2015. Un beau pied de nez à son emblématique prédécesseur, Tidjane Thiam, qu’il a remplacé presque par accident après un scandale d’espionnage au sein du groupe. Et un pied de nez aussi aux banques de la zone euro et du Royaume-Uni qui ont dû renoncer à leur dividende 2019 pour préserver leur rentabilité et leur solidité, face à la crise sanitaire. A l’inverse, Credit Suisse et sa compatriote UBS peuvent se targuer d’avoir obtenu le feu vert du régulateur suisse, la Finma, pour continuer à rémunérer leurs actionnaires grâce à des résultats financiers en nette hausse.

Credit Suisse a ouvert le bal des publications détaillées des banques européennes avec un résultat net en hausse de 75% sur un an, à 1,32 milliard de francs suisses (1,25 milliard d’euros) à fin mars. Pour autant, cette performance tient à des mesures fiscales qui ont fait passer son taux d’imposition à -9% à fin mars. Son bénéfice avant impôt a seulement progressé de 13%, à 1,2 milliard de francs, grâce un gain lié à la cession de sa plate-forme de sélection de fonds InvestLab à Allfunds Group. En dehors de ce transfert d'actif et de provisions pour litiges, le résultat imposable chute de 11%.

Un milliard de provisions et pertes exceptionnelles

Les revenus du groupe ont crû de 7% sur un an (+2% hors InvestLab), à 5,8 milliards de francs, tandis que les charges d’exploitation ont reculé de 6%. «Nos résultats du premier trimestre 2020 reflètent la solidité de nos affaires, qui ont obtenu une très bonne performance tout en absorbant une constitution de réserves de plus d'un milliard de francs», souligne la banque suisse dans un communiqué. Le compte de résultat est en effet déséquilibré par des pertes et provisions exceptionnelles liées à la crise du Covid-19 et à la récession en cours ou imminente dans les grandes économies. Berne prévoit par exemple une contraction du PIB de 6,7% pour la Suisse cette année.

Au premier trimestre, Credit Suisse a enregistré 444 millions de pertes liées à la mise en valeur de marché d'actifs de leverage finance (notamment des émissions obligataires pénalisées par la fermeture des marchés primaires et des instruments de couverture) et de financements en Asie. La banque a aussi mis en réserve 585 millions de francs (568 millions en net), presque trois fois plus d'attendu, en anticipation d'une hausse des impayés sur ses portefeuille de prêts. Les deux tiers de ces provisions, soit 376 millions, sont liés au modèle CECL (current expected credit losses) entré en vigueur le 1er janvier pour les banques suisses. Basée sur une comptabilisation des pertes attendues sur toute la durée de vie des actifs, cette méthode comptable américaine fait débat comme la norme comptable européenne IFRS 9, au fonctionnement assez similaire.

Les provisions de Credit Suisse sont bien inférieures aux 900 millions d’euros dévoilés mardi par UniCredit, très exposée à la situation économique italienne, mais supérieures à celles des petits établissements européens qui ont déjà communiqué, à savoir l’espagnole Bankinter (100 millions) et les suédoises Swedbank (200 millions d’euros) et Handelsbanken (40 millions). De l’autre côté de l’Atlantique, les banques américaines ont déjà mis de côté plus de 25 milliards de dollars (23 milliards d’euros).

«L’ampleur de l'impact économique négatif de la crise de Covid-19 est encore difficile à évaluer et nous tenons à souligner que nous pourrions assister à une nouvelle constitution de réserves et à des pertes de valeur au cours des prochains trimestres, en particulier dans le corporate banking (banque d’entreprises) et pour d'autres prêts, en dehors de la Suisse, ainsi que dans nos investissements en asset management (gestion d’actifs)», prévient Credit Suisse. La banque alerte aussi sur le risque d’une reprise «limitée» des activités de conseil financier et d’émissions primaires (introductions en Bourse…). La division qui chapeaute ces métiers a vu ses revenus reculer de 47% au premier trimestre à 190 millions de francs et ses pertes se creuser à 390 millions, sous le coup de la faible activité et des provisions.

Ratio de solvabilité en baisse

En revanche, toutes les autres divisions ont progressé, en particulier les activités de marchés en hausse de 14% sur un an, à 1,7 milliard de francs. La hausse du trading (22% sur les actions et 17% sur les taux et le crédit) est toutefois moins élevée que le bond de 30% observé dans les banques américaines, qui ont profité de la forte volatilité liée au krach boursier et aux baisses de taux de mars. Chez Credit Suisse, cet effet est «partiellement contrebalancé par une augmentation des pertes dans d’autres produits, en raison principalement de la perte d’une contrepartie sur un titre», indique le groupe sans plus de détails. Dans les métiers d'épargne (banque privée et gestion d'actifs), son deuxième pilier, les encours ont fondu de 100 milliards de francs en trois mois, à 1.400 milliards. La collecte légèrement positive n’a pas fait le poids face à la baisse de la valorisation des actifs. 

Enfin Credit Suisse a vu son ratio de fonds propres durs CET1 reculer de 12,7% à 12,1% au cours du trimestre. Ses actifs pondérés par les risques (RWA) ont augmenté en raison de la plus forte volatilité des marchés et du tirage sur les facilités de prêt. Les grandes entreprises clientes de la banque ont ainsi utilisé 11 milliards de dollars de lignes de crédit. Le groupe vise désormais un CET1 d’environ 11,5% en fin d’année.