Credit Suisse se débat avec une motion de défiance

Aurèlie Abadie
Alors que la machine à rumeurs s'emballe, le marché s'interroge sur la capacité de la banque à financer la restructuration qu'elle doit dévoiler le 27 octobre.

La descente aux enfers de Credit Suisse continue. Ulrich Körner, qui a pris les rênes de la banque il y a tout juste deux mois, a mobilisé ses équipes au cours du week-end pour rassurer clients et investisseurs sur sa solidité. Chargé de redresser l’ancien fleuron de la gestion de fortune et de la banque d'investissement, tombé en disgrâce après une série de scandales retentissants, le directeur général est attendu au tournant. Alors qu’il doit présenter un plan de restructuration le 27 octobre lors de la publication des résultats trimestriels, les investisseurs doutent de sa capacité à remettre Credit Suisse sur les rails. Reflet de ces inquiétudes, le prix de la couverture contre le risque de défaut de la banque à cinq ans (les CDS ou credit defaut swaps) a presque quintuplé cette année.

« Credit Suisse dispose de positions solides en termes de capital et de liquidité », ont martelé comme un seul homme les cadres de la banque, après que de nouvelles rumeurs sur sa santé financière ont été relayées samedi sur les réseaux sociaux. Ni ces éléments de langage, ni la réalité des chiffres – le ratio de fonds propres du groupe atteint 13,5%, contre 12,2% par exemple pour BNP Paribas – n’ont suffi à enrayer son décrochage en Bourse. Pire, ils semblent alimenter l’idée que Credit Suisse peine à trouver une solution pour sortir de l’ornière. Son action a perdu jusqu'à 11,5% lundi avant de finir en baisse de 0,5%. Depuis le début de l’année, sa valorisation a fondu de plus de 55%.

Jadis au pinacle de la finance européenne, Credit Suisse s’est embourbé depuis deux ans dans de multiples scandales qui ont révélé une gestion des risques défaillante. C’est à la suite d’une sombre affaire d’espionnage à l’encontre de dirigeants et ex-dirigeants de la banque suisse que Tidjane Thiam a quitté la direction générale en février 2021. Son successeur, Thomas Gottstein, est resté aux commandes moins de deux ans, avant d’être brusquement remplacé en juin dernier par le patron de la gestion d’actifs Ulrich Körner.

Une gestion des risques défaillante

Credit Suisse paie notamment les pots cassés de la faillite des fonds américains Greensill et Archegos.  Après avoir distribué près de 10 milliards de dollars de fonds Greensill auprès de ses clients, la banque se retrouve contrainte de les rembourser et s’attend à ce que les litiges entourant cette affaire la poursuivent pendant encore cinq ans, a-t-elle prévenu dans une lettre envoyée à ses actionnaires en avril. La débâcle du family office Archegos lui a, quant à elle, coûté 5,5 milliards de dollars.

Tandis qu’un audit a invité le management de la banque à revoir en profondeur son contrôle des risques, ces mésaventures ont également remis en question ses choix stratégiques. Sous la direction de Tidjane Thiam, la banque d’investissement avait pris davantage de pouvoir. Après avoir émis trois avertissements sur résultats depuis le début de l’année, Credit Suisse a donc annoncé l’été dernier sa volonté de se recentrer sur son métier cœur : la gestion de fortune. Elle compte réduire la voilure sur les activités les plus risquées pour remettre sa banque d’investissement au service des clients, ce qui pourrait passer par la cession de certains actifs. Credit Suisse a notamment indiqué « évaluer les options stratégiques pour son activité de produits titrisés », qui pourrait intéresser des géants à l’appétit aiguisé comme le français BNP Paribas.

Le coût de la restructuration

Mais la capacité de Credit Suisse à financer une telle restructuration inquiète les investisseurs. Des analystes de KwC et de Deutsche Bank estiment qu’elle s’accompagnerait d’un besoin en fonds propres de l’ordre de 4 milliards d’euros. Le Financial Times rapportait il y a quelques jours que la banque avait commencé à sonder les investisseurs à propos d’une possible augmentation de capital. Or, la capitalisation boursière de Credit Suisse a significativement fondu, passant de l'équivalent de 30 milliards d’euros en mars 2021… à 10 milliards d’euros aujourd’hui. Une telle opération risquerait donc d’être très dilutive pour ses actionnaires.

Si Credit Suisse est désormais considéré comme un maillon faible de la finance européenne, sa débâcle boursière pourrait aussi être le reflet d’une inquiétude croissante sur les marchés face au retour du risque systémique. Les analystes de JPMorgan invitent ainsi à replacer les dernières corrections subies par la banque suisse sur les marchés dans un contexte où l’ensemble du secteur bancaire connaît des soubresauts «du fait de l’incertitude macroéconomique».

Le sort de Credit Suisse rappelle celui connu par Deutsche Bank en 2016. La banque allemande faisait alors figure de mouton noir en Europe, mais a su dépasser ses difficultés grâce à une levée de capital de 8 milliards d’euros et un changement de braquet stratégique. Les annonces du 27 octobre seront décisives pour permettre à Credit Suisse de restaurer la confiance.