«Nous portons une attention renforcée à la qualité de la valorisation des fonds»

Propos recueillis par Bruno de Roulhac et Olivier Pinaud
S'il est contre la fermeture des marchés, Robert Ophèle, le président de l'AMF, explique à L'Agefi les points de vigilance du régulateur en cette période de chocs.
Robert Ophèle, président de l'AMF

Comment ont fonctionné les marchés depuis la semaine dernière ?

Robert Ophèle : Globalement, en mettant de côté la valorisation des actifs, la continuité d'activité a été assurée de manière très satisfaisante sur de nombreux marchés, en particulier le marché actions, alors même que les volumes et la volatilité, extrêmement élevés, génèrent des niveaux de stress opérationnels très importants. Nous n'avons rencontré aucun accident opérationnel notable.

Nous sommes particulièrement attentifs à la qualité de la formation des prix en période de stress. Le point le plus préoccupant concerne la baisse de liquidité sur les marchés de taux (billets de trésorerie, high yieldcorporate, souverains occidentaux et émergents...). Avec une question : Comment valoriser ces actifs dans les fonds ? Si la valorisation par modèle existe, elle reste pour le moment marginale.

La chute des marchés a-t-elle mis en difficulté certains fonds ?

A ce stade, nous n'avons pas constaté de sortie significative des fonds. Nous suivons de près les flux de souscriptions/rachats et portons une attention renforcée à la qualité de la valorisation. Nous sommes particulièrement attentifs aux fonds monétaires, dont la vocation est d’être un équivalent de trésorerie. Mais les banques centrales ont pris les décisions qui permettent d'assurer le confort nécessaire.

Le swing pricing, possibilité offerte par l'AMF depuis 2014 pour limiter les «effets moutonniers» lors de période de turbulences, a-t-il bien fonctionné ?

Le swing pricing, qui permet de neutraliser le coût de restructuration des portefeuilles lors d'importants mouvements de sortie pour ne pas pénaliser les investisseurs qui restent, est parfaitement légitime. Pour l'heure, seul un nombre limité de fonds en Europe a déjà activé ce mécanisme. Les marchés continuent à donner des valeurs aux actifs. Si les marchés ne pouvaient plus fonctionner, nous réfléchirions alors à leur éventuelle fermeture. Mais au regard des conséquences que cela entraînerait, nous ne l'envisageons pas actuellement.

L’AMF a interdit la semaine dernière, pour un mois, les ventes à découvert. Cette mesure a-t-elle porté ses fruits ?

Jusqu'alors, le seuil de déclaration au régulateur des ventes à découvert était de 0,2 % du capital de la société. Avec l'Esma (le régulateur européen, NDLR), nous l'avons abaissé à 0,1% depuis le 16 mars. Cela a mis en évidence une activité significative de ventes à découvert sur ce créneau entre 0,1 % et 0,2 % du capital.

Les ventes à découvert ont baissé suite à notre mesure. Selon nos premières données, entre le 16 et le 18 mars, les montants (à partir du seuil de 0,2 %) ont diminué de 2 milliards d'euros. Les ventes à découvert représentaient auparavant un peu moins de 1 % de la totalité de la capitalisation boursière de la place parisienne.

Il faut noter que les teneurs de marché (market makers), qui ont besoin de l’outil des ventes à découvert pour assurer leur fonction, ne sont pas concernés par l’interdiction.

Quels sont actuellement vos autres points principaux d'attention sur les marchés ?

Nous avons enregistré une survenance plus fréquente des coupe-circuits (breakers) sur les actions. Nous regardons aussi les sujets des dérivés et des ETF. En particulier, les ETF font face à une problématique d'écart entre le prix de négociation et celui du sous-jacent. Nous analyserons ce sujet dans les semaines à venir.

Du côté du post-marché, nous n'avons pas d'alertes particulières. Nous sommes très attentifs au règlement-livraison – à plus forte raison en période de back offices dispersés – qui pourrait être un signal de mauvais fonctionnement des marchés. Aujourd’hui, les suspens de livraison sont plutôt à la hausse, sans que ce soit inquiétant.

Le niveau de coordination des autorités de marchés européennes et internationales est-il à la hauteur de la situation actuelle ?

Vous le savez, je suis en faveur d'une coordination européenne forte. Sur un marché unique, les approches nationales ne sont pas optimales, mais je reste prudent car les réactions nationales peuvent être différentes en fonction des problématiques opérationnelles. Il y a une coordination, un échange d’information. Nous dialoguons quotidiennement en Europe, et au-moins une fois par semaine au niveau international, mais on ne peut pas considérer que les régulateurs de marché européen ont une approche homogène, comme l’illustre la problématique des ventes à découvert.