Réglementation

Les banques privées en ordre dispersé face à Mifid II

Isabelle Guyot-Sionnest, directeur associé, amGroup
Dévoilé à l’occasion du Forum de la Gestion Privée le 27 mars dernier, le baromètre réalisé par le cabinet amGroup évalue l’avancement des établissements dans leur projet Mifid II
Les réponses des 40 participants à l’enquête laissent apparaître encore, à neuf mois de l’échéance, des questions de fond non tranchées
DR, Isabelle Guyot-Sionnest, directeur associé, amGroup

Les résultats du baromètre présentés à l’occasion du deuxième Forum de la Gestion Privée de L’Agefi Actifs (1), dont l’objectif était d’apprécier l’état d’avancement des banques privées dans leur projet Mifid II, a fait état de quelques-unes de ces thématiques sur lesquelles nous supposions que certains établissements n’avaient pas encore arbitré. On sait que la tarification reste le sujet qui concentre le plus d’incertitudes. Pour les directions générales, il y a là un enjeu de cohérence d’ensemble au regard des postures, discours et pratiques appliqués jusqu’à présent.

De leur propre aveu, certaines maisons en ont fixé les grands principes et elles attendront le dernier moment pour ajuster, notamment en fonction de ce que feront leurs pairs. Ceci dit, une double mise en garde s’impose : d’une part, les spécificités nombreuses des business models qui cohabitent au sein de la profession font que la directive Mifid II revêt des impacts de natures et de poids extrêmement différenciés sur les P&L (profit and loss, NDLR) et donc aussi sur les barèmes revisités ; d’autre part, attention aux prix « catalogue » rarement appliqués !

Si on reprend chacune des questions sur lesquelles les établissements n’ont pas pris encore position, on observe que :

• Au regard de la DDA (2), 40 % des répondants n’ont pas encore décidé d’étendre ou non, dès janvier 2018, aux contrats d’assurance vie les nouvelles mesures appliquées aux comptes titres – abandon de la perception de rétrocessions sur OPC (organisme de placement collectif). On peut supposer que les quelque 40 % qui ont décidé d’aligner les deux réglementations ne voient pas comment justifier des conditions tarifaires différentes au client quand il a une partie de ses fonds gérés dans un compte titres et une autre dans un contrat d’assurance vie. A cet argument commercial, on comprend que la pression sur la rentabilité est telle que les quelque 20 % restants lui opposent un argument économique que j’ai d’ailleurs pu entendre à plusieurs reprises : « On pousse jusqu’au bout. »

• Au regard du principe d’architecture ouverte, 75 % des répondants ont décidé de maintenir dans leur univers d’investissement des fonds tiers pour l’ensemble de leurs clients : c’est rassurant, mais dans quelles proportions et à quelles conditions ? Car nombreux sont les acteurs, tant distributeurs que producteurs, qui légitimement se demandent si la directive Mifid II ne va pas à l’encontre de l’objectif affiché tellement on entend parler de l’appauvrissement des univers d’investissement, de la simplification des gammes et surtout du repli sur les offres maison. 17,5 % des participants n’ont pas encore tranché sur la question et quelque 6 % réserveraient une offre de fonds tiers à un segment de clients dans le cadre d’une offre dite « premium ».

• Au regard de la tarification, 40 % des répondants n’ont pas encore décidé s’ils allaient opter pour la globalisation des frais dans un forfait global (« all in fee ». Ils sont 35 % à l’adopter et l’on sait que certains d’eux envisagent de facturer une commission de performance. Au-delà de cette revue qui porte sur la structure des tarifs vient se greffer aussi la question de l’augmentation de la commission de gestion jugée opportune pour compenser la perte induite par l’abandon de rétrocessions, laquelle sera matérialisée par le transfert de parts chargées en parts non chargées.

• Au regard des schémas de tarification appliqués respectivement aux offres gestion conseillée (advisory) et gestion sous mandat, 47 % des répondants n’ont pas encore décidé s’ils allaient appliquer le même. Selon certains, le forfait « all in » n’est pas forcément le mieux adapté à cette activité, qu’elle soit conçue comme l’antichambre de la gestion sous mandat discrétionnaire ou comme une activité à part entière devant générer une valeur suffisamment tangible pour que les clients qui en font l’objet soient d’accord pour en payer le juste prix. D’un point de vue strictement économique, une offre d’advisory est censée être tarifée à un prix supérieur à celui de la gestion discrétionnaire. Il sera intéressant de voir si cette équation se vérifie dans le cas des quelque 40 % d’établissements qui ont opté pour retenir la même structure de prix, ce qui facilitera l’exercice de benchmark.

• Au regard de la feuille de route du banquier privé, 47 % des répondants ont décidé d’exclure la gestion conseillée de son champ d’action – ce qui suppose de mettre en place des desks advisory dédiés avec des profils ad hoc. Mais ils sont 30 % à n’avoir pas encore arbitré. Là encore, il s’agit de nuancer selon que les offres sont segmentées ou non. Quand l’advisory adresse de façon exclusive un segment de clients très haut de gamme, c’est en effet une équipe d’advisor experts qui sera à la manœuvre et ce de façon dynamique et quotidienne. En revanche, quand c’est une activité segmentée proposée à différents segments de clients, les banquiers privés pourront se voir confier un rôle dans le conseil délivré aux clients les moins fortunés et ce, dans le respect d’un cadre strict et d’une buy list extrêmement limitée.

• Au regard toujours de cette nouvelle offre d’advisory, la moitié des répondants ont décidé de ne pas la digitaliser via un robo-advisor – pour autant, ils ne sauraient échapper au développement d’aménagements informatiques pour satisfaire aux nouvelles obligations de formalisation, traçabilité et reporting client ex ante et ex post. Quasiment le quart des établissements s’interroge encore sur une telle opportunité et l’on notera que parmi les quelque 25 % qui ont décidé de digitaliser leur gestion conseillée, un quart d’entre eux réservent l’usage du robo-advisor à la seule clientèle « entrée en gamme » (mode push).

Parmi les sujets non couverts par le baromètre sur lesquels plusieurs établissements s’interrogent encore, on mentionnera ici :

• la recherche que l’on facture aux clients ou que la banque prend à sa charge ;

• l’opportunité de faire signer aux clients une convention banque privée « chapeau » plutôt qu’une convention spécifique à chaque offre ;

• le cadre d’exercice de la RTO (réception-transmission d’ordres), la gestion libre étant morte dans le texte.

Sans compter, très en amont au titre de la gouvernance produit, la question de la matérialisation de la « target market » et les règles y afférentes, sur laquelle les asset managers sont grandement attendus par leurs distributeurs.

Alors Mifid II, contrainte ou opportunité pour la banque privée ? On ne saurait conclure sans revenir sur cette question n°16 du baromètre. Pour ma part, je me réjouis que 40 % des participants appréhendent cette nouvelle réglementation comme une opportunité quand 23,5 % mettent en avant d’abord les contraintes. Quant aux 10 % qui considèrent que c’est l’arrêt de mort d’un nombre significatif d’acteurs, on leur donne rendez-vous dans quelques années…

 

(1) Pour accéder à l’ensemble des commentaires sur les résultats de l’enquête réalisée en partenariat avec L’Agefi : http://www.amgroup.fr/index.php/reponses/106-mifid-ii-2.

(2) Directive sur la distribution d’assurance.

Résultats étude L'Agefi ACTIFS  - AM-Group  - les Banques Privées et MIFID II état des lieux et bonnes pratiques mars 2017