Dollar

Le marché des devises promet de fortes turbulences après la crise

Armes politiques, les devises bénéficient au niveau mondial d’un accord de paix tacite entre les pays qui ne devrait pas malmener le dollar américain à court terme Si des ajustements sur les changes se révèlent nécessaires, la vision des économistes sur l’évolution à plus long terme du billet vert est loin d’être consensuelle.

La crise sonnera-t-elle le glas de l’hégémonie du dollar ? Si les économistes comme les politiques jugent que les Etats-Unis n’en sortiront pas indemnes et devront vraisemblablement repenser leur régime de croissance, peu d’observateurs s’aventurent en revanche à pronostiquer l’évolution de cette devise au-delà de deux années. Il est vrai que de nombreux facteurs, parfois contradictoires, influencent le cours du dollar. Déterminer la force dominante qui fera basculer la devise dans un sens ou dans un autre n’est pas chose simple.

Si l’appréciation du dollar des six derniers mois s’explique par son statut de valeur refuge et les besoins de refinancement des investisseurs étrangers, les vues des économistes restent divergentes quant à ses évolutions à venir.

La politique de la Fed en ligne de mire.

Afin d’éviter par tous les moyens l’enclenchement d’une spirale déflationniste, la Réserve fédérale américaine (Fed), après avoir réduit son principal taux directeur dans une fourchette de 0 % à 0,25 %, s’est définitivement lancée dans une politique de rachats d’actifs financiers afin d’abaisser le niveau des taux d’intérêt long terme, dite « d’assouplissement quantitatif » (lire l'encadré). « La synchronisation des cycles au niveau mondial donne à la déflation une dimension potentiellement catastrophique et légitime toutes les actions non orthodoxes engagées par les autorités publiques », commente Didier Borowski, senior économiste et stratégiste de Société Générale Asset Management.

Cette initiative, massivement saluée, risque cependant, à terme, de peser sur la valeur du dollar. BNP Paribas a revu ses prévisions à la suite de « l’éruption soudaine de la politique quantitative, facteur baissier notable pour les devises en général », note Jean-Marc Lucas, économiste de la banque, anticipant un point bas du dollar contre euro à la fin du troisième trimestre 2009, suivi d’un rebond « lorsque la Banque centrale européenne (BCE) empruntera le même chemin que la Fed ».

Des soutiens à court terme.

De son côté, Didier Borowski estime que c’est lors de la reprise de l’économie américaine, aussi prévue par certains à la fin du second semestre de cette année, que le dollar sera le plus en risque. « Mais un effondrement du dollar me semble exclu, avance-t-il. Les pays qui auraient la capacité de précipiter sa chute sont ceux-là même qui auraient le plus à perdre.Leurs économies sont trop interconnectées pour avoir des intérêts divergents à court terme », explique-t-il.

A ce jour, « si les courbes de taux sont très administrées, les changes font, eux, l’objet d’un accord tacite entre les pays, qui remet à plus tard les grands ajustements sur les devises », explique Patrice Gautry, économiste à l’Union Bancaire Privée.

L’attractivité des Etats-Unis mise en doute.

« L’économie mondiale se repose depuis trop longtemps sur la soi-disant invincibilité des consommateurs américains », note la recherche changes de la Société Générale. Or, les ménages américains s’engagent dans un long processus de désendettement et ne tireront pas la croissance de leur pays comme par le passé. « La tentative du gouvernement américain de compenser la crise de crédit privée contient des risques significatifs pour le dollar. Cela pourrait bien réveiller le spectre des déficits jumeaux (budgétaire et de la balance commerciale) »,avertit la recherche de la banque. Et « les candidats au refinancement sont relativement peu nombreux », renchérit Patrice Gautry. La dette, les déficits et le maintien durable de taux longs bas devraient plaider en faveur d’un dollar plus faible.

Des ajustements à moyen terme difficiles.

Etant donné la taille de l’économie américaine et la place du dollar au sein du Système monétaire international (SMI), une crise de change paraît peu probable. En revanche, la baisse tendancielle du billet vert initiée depuis 2002 devrait logiquement se poursuivre. « Anticiper que le dollar retrouve un point bas en termes de taux de change effectif réel me semble assez raisonnable,avance Didier Borowski. La situation actuelle milite davantage pour une dépréciation du dollar vis-à-vis des devises des pays émergents qui ont le plus souffert depuis l’automne dernier que celles des pays du G7. » 

Mais à ce jour, en raison du repli du commerce mondial, aucun pays émergent - très dépendants des exportations - ne souhaite voir sa devise s’apprécier. Les excès de création monétaire aux Etats-Unis pourraient au contraire générer à la sortie de la crise des politiques de dévaluation compétitive de la part de ces pays. De son côté, la Chine sera d’autant moins sensible à une réévaluation de sa devise qu’elle développera un nouveau modèle de croissance basé sur son économie domestique - consommation intérieure et investissement. Mais le défi est encore loin d’être relevé.

Pour un substitut au billet vert ?

Si beaucoup d’éléments pèsent sur le billet vert, Philippe Waechter, directeur de la recherche économique de Natixis Asset Management,reste « perplexe quant à la pertinence des raisonnements analytiques », soulignant « l’étonnante capacité de résistance du billet vert depuis des années ».Admettant volontiers que les moyens mis en œuvre par l’Etat américain et par la Fed devraient fragiliser le dollar, Philippe Waechter s’interroge sur la possibilité de trouver un substitut à la devise. « Si l’on pouvait créer un marché européen de la dette, dont la taille serait de l’ordre de 4.000 milliards d'euros, suffisamment unifié pour concurrencer celui de la dette américaine, nous pourrions peut-être avoir des effets de substitution importants », explique-t-il.

De plus, pour Patrice Gautry, « c’est à travers la volatilité des changes que se font les ajustements de balances de paiements et de croissance réelle entre les différentes zones du monde ».L’idée insufflée par la Chine de créer une nouvelle devise internationale est « utopique et doit simplement être perçue comme un rappel aux Américains de la place grandissante des Chinois sur la scène mondiale. »En revanche, l’économiste adhère au concept d’associations géographiques sur les devises. La Chine élargit d’ailleurs l’utilisation du yuan en Asie pour faire de sa devise une référence régionale.