Assurance vie

Les taux réels des fonds euros en territoire négatif

​Les rendements des fonds euros devraient se situer sous l’inflation en 2018, année record pour les unités de compte
En réaction à la baisse des marchés, les arbitrages en ce début d’année sont plutôt en faveur d’actifs jugés sécurisés
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Une fois encore, les taux des fonds en euros devraient être orientés à la baisse. Les rendements nets de frais de gestion s’inscriraient, selon les prévisions, dans une fourchette comprise entre 1,60 et 1,70 % en 2018, contre 1,80 % en 2017. Pas de véritable décrochage, mais une symbolique qui reste inédite : si ces anticipations sont confirmées, les rendements seront ainsi officiellement sous le niveau de l’inflation, à 1,80 % selon l’Insee. La notion de « taux réel négatif » devient ainsi réalité, ce qui risque de peser sur la psychologie des épargnants.

Forte hausse de collecte. En termes de collecte, l’année 2018 n’a pas été mauvaise. Les épargnants ont déposé quelque 22,4 milliards d’euros selon la Fédération française de l’assurance (FFA), en forte progression comparé à 2017 (8,3 milliards d’euros). Près de 40 milliards d’euros ont été souscrits en unités de compte (UC) en 2018, qui devient ainsi la meilleure année concernant les volumes de souscription. La part totale des UC est passée à plus de 140 milliards d’euros sur un encours total des contrats, provision pour participation aux bénéfices comprise, de 1.700 milliards d’euros (en progression annuelle de 1 %). Toutefois, le mois de décembre a enregistré une décollecte notable de 600 millions d’euros, même si ce mois correspond traditionnellement à une période d’arbitrages fiscaux. « Deux explications peuvent être avancées : d’abord l’effondrement des cotisations en UC - alors que le trend, 30 % environ, était jusqu’alors très élevé -, ce qui est dû fondamentalement à une forme d’attentisme des épargnants suite à leur appréciation du contexte financier, avance Bernard Spitz, président de la Fédération française de l’assurance (FFA). Par ailleurs, il est possible qu’un certain nombre d’entre eux aient reporté leur investissement du fait de leur appréciation des incidences fiscales sur eux de l’année blanche », un mois avant l'entrée en vigueur du prélèvement à la source. Reste qu’une fois encore, ces chiffres confortent l’assurance vie dans sa position de produit phare de l’épargne. « Chaque année, la place de l’assurance vie dans le scope des placements préférés des Français se confirme. Il y a peu de concurrence, outre l’épargne réglementée, qui reste limitée, et l’immobilier », observe Gildas Robert, senior partner Actuarial & Financial Services chez Optimind.

Quels supports ont tiré leur épingle du jeu ? Sans surprise, les fonds euros dynamiques ont dopé les rendements. Le contrat Sérénipierre, de Suravenir et Primonial sur le fonds Sécurité Pierre Euro, domine le classement. Ce support axé sur l’immobilier affiche 3,20 % (-0,2 point sur un an). En tête des taux, si l’on excepte Garance Epargne (également en haut du classement et stable à 3,10 %, mais dont la commercialisation récente ne permet pas une analyse de performance au plus long terme), on retrouve l'offre de Spirica avec le fonds Euro allocation long terme 2 (distribué notamment par Mes-placements.fr et UAF Life Patrimoine), à 2,90 % (-0,10 point), lui aussi fortement investi en immobilier (73 %). Devant son concurrent Suravenir Opportunités, qui se maintient à un taux élevé de 2,80 %. A noter qu’en raison des mauvaises performances boursières, le contrat Sécurité Target Euro de Primonial assuré par Oradéa Vie, qui avait survolé le marché l’an passé avec une performance de 4,05 %, a servi un taux nul cette année, même s’il peut difficilement être classé au sein des fonds euros traditionnels.

Assureurs et mutuelles gagnants. Parmi les contrats les plus performants des assureurs, le rendement de Titres@Vie, d’Altaprofits assuré par SwissLife, a servi un taux de base de 1,70 % (avec moins de 20 % d’investissements en UC) susceptible d’être monté jusqu’à 2,70 % (avec un taux d’UC de 55 % et plus et un encours supérieur à 250.000 euros). Le fonds Innovalia de Generali, fermé à la commercialisation en septembre 2018 puis rouvert le 7 janvier dernier aux mêmes conditions, a affiché 2,45 % (-0,14 %). De même, le contrat Carrefour Horizons assuré par AXA s’est maintenu à 2,44 %. Les associations d’épargnants se sont à nouveau également plutôt bien positionnées : les supports Gaipare/Allianz arrivent en tête comme l’an passé à 2,50 % (-0,15 point), devant l’Asac-Fapes (2,48 % sur l’actif cantonné Asac, -0,10 point) et l’Afer, à 2,25 % (-0,15 point). Quelques bons rendements sont enregistrés du côté des mutuelles : outre les 3,10 % de Garance Epargne, 2,80 % (stable) pour le contrat Retraite Mutualiste du Combattant (La France Mutualiste) ; et encore 2,30 % (-0,20 point) pour MACSF Epargne retraite et AGPM Vie (-0,05 point). Les taux des contrats des bancassureurs sont une fois encore en bas du tableau. Mais nombre d’entre eux sont orientés à la hausse ou stables sur un an : 1,20 % pour le fonds en euros de la Caisse d’Epargne ou de La Banque Postale (+0,10 point sur un an) ; 1,25 % pour le fonds Predissime 9 série 2 de Crédit Agricole (+0,05 point) ou 1,20 % (stable) pour Navig’Options, le contrat de Crédit Mutuel Arkéa.

PPB. Si les chiffres de 2018 ne sont pas encore connus, en 2017 la provision pour participation aux bénéfices (PPB) a atteint une moyenne de 3,58 % des provisions d’assurance vie en 2017. « Les assureurs ne baissent pas trop leurs taux car ils ne veulent pas trop charger la PPB. Une trop grosse provision étant potentiellement source de tension avec certaines associations de consommateurs », explique Cyrille Chartier-Kastler, président du site spécialisé Good Value for Money. Il reste de la marge pour faire face aux aléas macroéconomiques. « Nous estimons qu’il faudrait qu’elle arrive à 5 à 6 % pour absorber une remontée des taux », estime Gildas Robert. Si certains groupements comme l’Afer ont fait le pari de la stabilité, d’autres ont cependant poursuivi la politique de hausse de la dotation, comme le Gaipare (+0,45 %).

Distribution. Le secteur a poursuivi sa phase de transformation avec les trois grands acteurs - les banques, les CGPI et Internet - qui se sont affirmés aux côtés des réseaux assureurs. « Les réseaux bancaires, leaders du marché, sont de plus en plus concurrencés. Concernant les contrats Internet, la croissance est plus faible qu’attendue, malgré un afflux de jeunes épargnants vers l’assurance vie », ajoute Gildas Robert. Alors que la part des courtiers en assurance dans la distribution s’est maintenue à 11 % ces 30 dernières années, celle des agents généraux d’assurance, qui n’a cessé de décroître au fil du temps, s’est stabilisée ces dernières années autour de 6 %. « Le temps des ‘gestionnaires de portefeuilles’ est à l’évidence révolu et les assureurs sont davantage à la recherche de profils capables de mener des stratégies de développement offensives, analyse Precepta dans sa dernière étude sectorielle. Au-delà, la préférence des compagnies mandantes va clairement à des agences de plus grande taille, à la tête de plusieurs points de vente ».

CGPI. Dans un paysage où désormais la plupart des assureurs travaillent en architecture ouverte, l’horizon s’annonce dégagé pour les CGPI : « Cette cible nous intéresse tout particulièrement, car nous estimons que le devoir de conseil deviendra fondamental. Ce sont les CGP qui tireront leur épingle du jeu », selon Eric Le Baron, directeur général de SwissLife Assurance et Patrimoine. Après l’essor des robo-advisors, la valeur « conseil » ne devrait en tout cas pas s’estomper, abonde Guillaume Piard, cofondateur de la fintech Nalo : « il est à constater le développement de services tendant vers un modèle de supermarché de l’épargne et de l’investissement. Nous sommes plutôt dans une logique d’accompagnement du client ». Pour les conseillers, l’année 2018 aura été jalonnée par les réformes réglementaires : MIF 2, DDA ou PRIIPs, même si l’application de cette dernière doit être retardée au 1er janvier 2022 concernant les OPCVM. « Globalement, la France a toujours eu un peu d’avance sur l’encadrement des pratiques de distribution par rapport aux réglementations européennes. Le problème, c’est que ces dispositions sont lourdes à mettre en place, tandis que la valeur ajoutée pour l’assuré reste à établir », analyse Gildas Robert. Pour autant, certains y voient un éventuel tremplin : « La réforme opérée par DDA doit être source d’opportunités », avance Olivier Farouz, président directeur général de Predictis. Et notamment sur le numérique : ce dernier, qui travaille à une offre « 100 % dématérialisée » avec GAN Groupama Vie sur des contrats Madelin appelés à se développer en assurance vie, estime que le numérique reste un enjeu pour le secteur : « La distribution de produits d’assurance doit s’adapter à la dématérialisation alors qu’aujourd’hui, seule 10 à 15 % de la collecte s’opère de manière dématérialisée ».

Produits. En fonction de l’évolution des marchés, les acteurs ont dû effectuer des arbitrages à la fin de l’année vers les actifs jugés les moins risqués. « La correction importante de la fin d’année et la volatilité a logiquement bénéficié aux produits structurés », selon Olivier Farouz. Dans cet environnement, l’immobilier a continué à séduire les assureurs, sous toutes ses formes. « De plus en plus d’OPCI vont sur les contrats d’assurance vie et on commence à voir des produits structurés sur l’immobilier. Les marchés sont volatils, ce qui offre des opportunités », expliquait fin janvier Philippe Parguey, président de Nortia (L’Agefi Actifs n°740, p. 15). Au-delà des traditionnels OPCI et SCPI, les regards se tournent aussi vers les SCI, dont certaines sont « très plébiscitées », ajoute Sophie Bordelet, directrice solutions d’assurance chez Generali. Le support Evolution Vie d’Aviva est aussi investi sur ces véhicules. Mais les ETF gardent la cote : chez Nalo, dont le portefeuille oscille entre 75 et 85 % d’UC, on mise sur les fonds indiciels, « qui offrent l’accès aux performances des marchés financiers avec des frais de cinq à dix fois moins élevés que ceux des OPCVM », estime Guillaume Piard. La réflexion sur l’investissement au long cours pousse en outre à s’ouvrir à d’autres actifs. Allianz et Meridiam œuvrent à une ouverture des investissements aux infrastructures non cotées. « Les infrastructures se dessinent comme une bonne classe d’actifs pour des UC misant sur le long terme », selon Cyrille Chartier-Kastler, qui n’exclut pas non plus un retour « aux actions en bon père de famille qui versent du dividende, type AXA ou Air Liquide, dans une logique où les assureurs sont obligés de trouver du rendement sans trop prendre de risques ». Il faut également compter avec le Private Equity, qui se développe également en assurance vie. Après AXA ou CNP Assurances, AG2R La Mondiale a récemment développé son offre assurantielle sur du capital-investissement. Mais l’opportunité ne convainc pas tout le monde : « Certains clients ne sont fondamentalement pas prêts pour le Private Equity, dont les conditions d’accès sont jusqu’à présent restrictives, explique un assureur de la Place. Ce type d’investissement ne permet pas la liquidité totale à laquelle les clients sont habitués ». Ce que pourrait changer le projet de loi Pacte, qui selon lui est « peut-être un point d’entrée pour cette classe d’actifs ». 

Eurocroissance. Flécher une partie des encours d’assurance vie vers les entreprises, c’est aussi l’objectif du gouvernement, qui compte réformer l’Eurocroissance à travers la loi Pacte. Ce produit lancé en 2014 ne totalise aujourd’hui que 2,3 milliards d’euros d’encours. « Le concept de retirer la garantie à tout moment est bon, mais il s’agit de rendre le produit plus simple, plus lisible », résume-t-on chez Optimind. Si la FFA voit dans ce produit « un juste milieu entre les UC et les fonds en euros qui voit sa règlementation assouplie conformément aux contraintes du marché », nombre d’acteurs restent à convaincre. Ainsi, certains attendent que la mesure soit arrêtée pour savoir s’ils se positionneront sur la nouvelle offre, mais chez Generali, on se montre optimiste : « Nous sommes favorables à l’Eurocroissance, explique Sophie Bordelet. Les textes actuels sont satisfaisants pour notre produit, G Croissance 2014. L’optique doit toujours être de pouvoir entrer sur les marchés tout en protégeant le patrimoine des épargnants ».

Offre ISR. L’investissement socialement responsable (ISR) est aussi à l’honneur avec le projet de loi porté par le ministre de l’Economie Bruno Le Maire, qui prévoit qu’à l’horizon 2020, tout produit d’assurance vie présente au moins une unité de compte ISR ou verte. « C’est un projet positif qui nous conforte sur l’ISR », explique-t-on chez Generali, où la question de l’empreinte carbone du fonds euros est analysée depuis deux ans. Nalo affiche de son côté 30 % de projets financiers souscrits sur l’ISR, ce qui constitue « une demande de la part de beaucoup de jeunes épargnants », ajoute Guillaume Piard. Mais l’ISR et l’ESG « restent pour le moment des appellations marketing pour les assureurs, aucune norme n’étant à ce jour officielle », nuance Cyrille Chartier-Kastler.

La transférabilité revient sur le tapis. Le serpent de mer a refait surface. Une série d’amendements, présentés à la rentrée 2018 par les députés Joël Giraud et Amélie de Montchalin (LREM), dans le cadre de l’examen de la loi Pacte à l’Assemblée, ont relancé la transférabilité des contrats d’assurance vie. Une initiative à laquelle s’est alors opposé le gouvernement, conduisant à enterrer la mesure. Jusqu’à ce que début février, celle-ci revienne via un amendement au texte porté par la sénatrice (LR) des Hauts-de-Seine Christine Lavarde. L’objectif : pouvoir changer de contrat ou d’assureur au bout de huit ans, tout en gardant l’antériorité fiscale. « Actuellement, les épargnants non satisfaits par la gamme de supports, les options de gestion ou encore par la qualité du conseil de leur établissement actuel, laissent dormir leur épargne sur le fonds en euros alors qu’ils pourraient trouver l’expertise adéquate auprès d’un autre organisme pour dynamiser leur épargne sereinement », est-il justifié dans l’amendement voté au Sénat. 
Bénéficiant du soutien de plus de sept Français sur dix selon un sondage publié l’an dernier par Nalo, la transférabilité libéraliserait un marché concentré entre les principaux acteurs. Et ce, près de quinze ans après l’adoption de l’amendement Fourgous qui autorise le transfert de versements du fonds en euros d’un contrat vers des UC d’un autre contrat. Problème : la mesure aura du mal à passer, l’exécutif ayant à nouveau fait savoir qu’il s’y opposait. Sans surprise, côté assureurs, on y est plutôt défavorable. « Quelque part, la flat tax a déjà organisé la transférabilité - il n’y a plus d’incitation fiscale à la durée de détention comme c’était le cas auparavant », indique Eric Le Baron. Le responsable de Swiss Life estime que les taux pourraient à terme être affectés : « Sur le stock, on a environ 60 % de fonds euros contre 80 % sur le marché. Organiser cette transférabilité va mécaniquement raccourcir la duration des passifs et des actifs en face, et donc aboutir à une baisse des rendements ». Reste que la loi Pacte organise la portabilité et la transférabilité des produits d’épargne retraite. Un avantage concurrentiel de poids pour ces produits, qui sont certes encore loin de rivaliser avec l’assurance vie.

Perspectives. Les yeux resteront rivés sur les marchés financiers cette année. « Le secteur est forcément impacté par le degré de volatilité financière. Cela va influer sur les comportements des investisseurs compte tenu des incertitudes importantes, auxquelles ils sont sensibles sur le plan global », anticipe Bernard Spitz. Mais le marché de l’assurance vie reste tributaire du marché obligataire. Or les taux d’emprunt d’Etat sont au plancher, l’OAT étant descendue mi-février à 0,5 %. « Au niveau international, on pourrait se diriger vers un scénario à la japonaise, avec des taux qui ne remontent pas, selon Cyrille Chartier-Kastler. Dans un contexte d’absence de croissance économique en zone euro, de montée des populismes et un fort endettement, une poursuite de la baisse de 10 à 20 centimes par an est attendue », selon l’expert. Dans ces conditions, le trend haussier des UC ne semble pas près de s’arrêter.