Assurance vie

Les grandes espérances de l’eurocroissance

Après une année d’accalmie sur les marchés financiers et sur le front de la collecte, les performances des fonds en euros apparaissent honorables sur l’exercice 2013
Ces rendements encore attractifs sur le support sécuritaire qui continue de capter plus de 80 % des primes ne doivent pas décourager les assurés à tenter le pari du futur fonds croissance

Dans l’univers de l’assurance vie, les observateurs avertis scrutent la constellation des taux de rendement des fonds en euros dont les évolutions dépendent non seulement des générations de contrats – il y a ceux qui vivent encore et ceux qui meurent lentement faute d’être alimentés –, mais aussi de l’application de frais de gestion différenciés selon les formules et les réseaux, ou encore de la part des supports en unités de compte que l’assuré est prêt à supporter.

A ces pratiques se rajoute celle des fonds cantonnés, formés par les assureurs et dont la gestion se révélera parfois très éloignée de celle réalisée dans l’actif général de la compagnie. A l’intérieur de ces petits satellites, parfois  aux encours assez faibles par rapport aux volumes imposants des actifs généraux, les assureurs pourront par exemple augmenter fortement la part de leurs investissements en actions ou bien concentrer leurs allocations sur les placements immobiliers. Le résultat de cette politique de morcellement amène inévitablement à des écarts de plus en plus remarqués – entre 2,60 % et plus de 4 % de performance nette relevée sur le marché en 2013 –, mais aussi au sein d’une même compagnie (1).

Une fois de plus cette année, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) devrait constater une forte dispersion des taux nets, d’autant que la Fédération française des sociétés d’assurances (FFSA) estime le taux de rendement moyen des fonds en euros pour 2013 à 2,80 %. En 2012, l’ACPR relevait, pour mémoire, un taux moyen pondéré de 2,9 % et indiquait que le taux moyen pondéré des provisions mathématiques les moins rémunérées s’élevait à 2, 26 % (premier quartile) contre 3,55 % pour les plus rémunérées (quatrième quartile), ajoutant que 8 % seulement des sociétés retenues dans son étude ont proposé un taux identique pour tous leurs contrats.

Le fonds en euros conserve son rôle de valeur refuge.

Reste que la stratégie est payante pour le fonds en euros. En 2013, malgré la bonne tenue des marchés d’actions sur l’exercice (lire l’encadré), la collecte sur les supports en euros a augmenté de 3 % à 102,7 milliards d’euros, certes beaucoup plus faiblement que sur les supports en unités de compte (+23 %), mais pour un volume global qui reste limité à 17 milliards. Le fonds en euros a aussi été aidé par la baisse des taux moyens de rémunération des placements bancaires et monétaires, au premier rang desquels figurent le Livret A et le LDD, gros concurrents de l’assurance vie en 2012, mais aussi en 2013 avec une collecte nette de 19 milliards d’euros, rappelle le Cercle des épargnants, contre 10,7 milliards pour l’assurance vie : « Ce retour sur le devant de la scène ne doit pas masquer que le placement tant privilégié des Français n’a pas retrouvé son lustre d’antan, quand il captait entre 30 et 50 milliards de collecte nette dans les années 2000 (51 milliards en 2010). »

En 2012, la collecte nette avait été négative à 6,5 milliards et le mois de décembre 2013, avec son niveau de prestations en hausse de 13 % à 12,1 milliards entraînant une collecte nette négative de 1,6 milliard, a fait l’effet d’une douche froide pour les assureurs. « Les rachats sont structurellement élevés. Le produit est mature pour une population vieillissante qui va être de plus en plus affectée par la baisse du taux de remplacement en matière de pensions. Il y a une dizaine d’années, les retraités consommaient un tiers de moins que les actifs, aujourd’hui ce taux est passé à un cinquième, selon l’Insee. Les sondages montrent que ce sont les retraités qui puisent dans leur épargne pour maintenir leur pouvoir d’achat. Et la collecte nette négative de fin d’année en est le meilleur exemple », commente le secrétaire général du Cercle des Epargnants, Philippe Crevel. Pour autant, le pire a été évité, soulignent les assureurs, compte tenu des incertitudes qui ont plané pendant un an sur une remise en question de la fiscalité et des prélèvements sociaux de l’assurance vie. Le président de la République s’est depuis engagé sur une stabilité fiscale jusqu’au 2017…, et la Place le prend au mot, bien entendu.

Une rentabilité attractive dans un contexte difficile.

Quant au taux moyen de 2,80 %, il n’y a pas de quoi rougir (et c’est encore mieux lorsque l’assureur sert un rendement supérieur de plus de 100 points de base) en prenant en compte un taux d’inflation de 0,9 %. Mais qu’en sera-t-il demain ? « La diminution des taux de rendement arrive à son terme sous réserve qu’il n’y ait pas de choc obligataire, c’est à dire que la remonté des taux soit progressive et que dans le même temps, les cours des actions résistent bien », explique Philippe Crevel. « Les assureurs ont limité leurs investissements en actions dans la perspective de Solvabilité II. Pour améliorer leur rendement, la seule issue possible consisterait en une hausse graduelle des taux longs, un scénario qui dépend de la croissance économique mondiale et de la normalisation des taux d’intérêt qui s’en suivrait. Le chemin est étroit pour que ce scénario se réalise », complète Stéphane Hamayon, économiste chez Harvest.

Compte tenu de la situation des portefeuilles, la gestion devra être fine. « Les assureurs ont rarement expérimentés une longue période de taux bas. Or, nous pouvons considérer que nous sommes arrivés à un palier avec des taux court et long extrêmement faibles et une sécurité sur la dette souveraine qui réserve quelques doutes, même si la France reste une bonne signature. Les assureurs doivent aussi être prêts à encaisser une remonté rapide des taux. Leurs bilans sont exposés à des risques de moins-values. Quant à la probabilité d’être confrontés à un mouvement de défiance entraînant des retraits importants, et par conséquent un fort besoin de liquidités, ils ne peuvent l’écarter, même si pour l’heure ce risque paraît faible dans la mesure où les produits bancaires ne sont pas bien lotis avec des rendements nul, voire négatif si l’on tient compte de l’inflation », avance Stéphane Hamayon.  « Fort heureusement, en France, il reste encore un écart entre taux servis et taux garantis qui sont encore largement compatibles avec les rendements des placements à l’actif », estime pour sa part Marc-Philippe Juilliard, directeur assurance chez Fitch.

La dette souveraine française au cœur des préoccupations.

Où se situe le risque de moins-values sur les portefeuilles ? Sur les titres souverains de l’Etat français, répondent les experts au regard de la composition des actifs des organismes assureurs dans lesquels la dette domestique a fortement augmenté en un an, comme l’indique la dernière étude de la FFSA. En 2013, la dette de l’Etat s’élevait à 1.460 milliards, dont 35,5 % était détenue par des résidents (soit 518 milliards d’euros) avec 54 % de cette fraction conservée entre les mains des assureurs. En 2012, la dette s’élevait à 1.386 milliards et 37,5 % de celle-ci était détenue par des résidents, (soit 520 milliards) mais avec une part des assureurs qui atteignait 40 %. « A fin 2013, les mouvements de taux d’intérêt font que les assureurs auront perdu un peu de plus-values latentes sur les pays d’Europe du Nord mais auront enregistré une amélioration significative sur les pays d’Europe du Sud », commente Marc-Philippe Juilliard. L’ACPR confirme cette évolution en indiquant que sur un semestre glissant (premier trimestre 2013-troisième trimestre 2013), les 12 principaux assureurs vie français ont entrepris un désengagement sur les obligations bancaires au profit des obligations souveraines. A fin septembre 2013, leurs plus-values latentes constatées sur les titres souverains des pays de l’Union européenne s’élevaient à 30 milliards d’euros, dont 21 milliards pour la France, en net repli par rapport au plus haut de fin avril – les taux français à 10 ans ayant gagné sur la période 64 points de base (les plus-values latentes s’élevaient alors à 49 milliards à fin avril dont 34 milliards pour la France).

Dans le même temps les titres des GIIPS (Grèce, Italie, Irlande,Portugal et Espagne) sont repassés en plus-values latentes de +0,4 milliard, un gain minime. Les engagements sur les dettes souveraines des pays périphériques qui avaient baissé de 30 % en 2012 ont enregistré une légère hausse début 2013, note l’ACPR qui, à fin septembre, relevait toujours sur les 12 assureurs vie les plus importants un encours de 56 milliards, soit 4,4 % des placements (contre 6,5 % en décembre 2011). Concernant ces GIIPS, l’Italie est le pays sur lequel les assureurs étaient le plus engagés à cette date, avec 31 milliards d’euros. Résultat : « le risque sur les plus-values latentes des titres souverains porte donc moins aujourd’hui sur les expositions aux pays périphériques que sur la sensibilité des titres obligataires souverains français face à une remonté des taux. Ces derniers représentent 62 % de la détention par les assureurs français de titres souverains des pays de l’Union européenne et sont à l’origine de 69 % des plus-values latentes nettes à fin septembre 2013 », conclut l’autorité de régulation.

Au regard de la vitesse à laquelle peuvent fondre des plus-values latentes – perte de 13 milliards face à une hausse de 64 points de base, le poste est à surveiller « même si la France ne représente pas une inquiétude à ce stade des investisseurs internationaux », souligne Marc Philippe Juilliard mais « fait l’objet d’une surveillance spécifique du FMI », complète Philippe Crevel. Ce dernier poursuit : « En cas de divergence forte des taux sur le noyau central des pays de l’Union, on ne peut pas écarter l’idée que la BCE intervienne sauf perte de contrôle due à des scénarios exogènes et politiques amenant à une forte dégradation du rating de la France. »

Le fonds croissance pour desserrer les contraintes de gestion.

C’est dans cet environnement de doute que la Place se tourne vers le futur produit eurocroissance issu de la loi de Finances rectificative pour 2013, proposant une garantie qui ne sera acquise qu’au bout de huit ans. Les anciens contrats en euros pourront être enrichis d’un compartiment eurocroissance sur lequel les assurés auront la faculté de transférer une partie de leur épargne. Dans l’eurocroissance, l’assuré va choisir le montant et l’échéance de sa garantie et l’assureur pourra investir dans des actifs à plus forte espérance de rendement. Ce modèle vertueux supprime pour l’assuré et l’assureur le surcoût lié à la garantie à tout moment, expliquent les représentants de la FFSA.

Le principe ainsi posé montre que l’eurocroissance emprunte des similitudes avec le contrat diversifié, dont la réussite a été plus que mitigée et auquel il succède. Il doit à présent être construit : une instruction fiscale ainsi qu’une ordonnance sont en attente. «  L’eurocroissance emprunte une mécanique semblable à celle de l’eurodiversifié avec une provision de diversification pouvant varier de 0 à 100 %, expliquent Yves Bidel et Valéry Maizières, associés fondateur de la toute nouvelle plate-forme de gestion QIZ (lire p. 16). Par rapport au diversifié, le contrat eurocroissance comporte trois branches au lieu de deux pour le premier. Il permet de plus à chaque client de choisir le montant et le terme de sa garantie en fonction de chaque versement. Un assuré pourra, par exemple, choisir un capital garanti à 60 % sur 15 ans, alors que sur un même fonds, un autre choisira un taux de 80 % sur 8 ans. L’eurocroissance est aussi le premier produit d’assurance vie compatible avec Solvency II. L’ingénierie produit permet de récompenser les assurés les plus fidèles et d’inciter à un comportement vertueux de leur part pour préserver ou renforcer la valeur des portefeuilles constitués. Selon la façon dont le produit sera bâti, la consommation de fonds propres pourra varier très fortement. Nos études montrent sur ce point une volatilité allant de 1,5 à 10. » 

Un produit à expliquer.

Produit retail, produit patrimonial, produit de gestion de fortune ? Il est trop tôt encore pour connaître la cible la plus appropriée. Mais avec sa garantie au terme, la dimension « préparation à la retraite » de l’eurocroissance a des chances d’être prépondérante. Les compagnies semblent en avoir assez de promouvoir leurs fonds en euros depuis de nombreuses années, mais elles ont toujours fait en sorte d’être compétitives sur les taux servis.

Elles ont négligé l’eurodiversifié sous prétexte de sa complexité tout en avouant que le fonds en euros classique, avec son effet de cliquet, coûtait cher. Elles vont avoir le véhicule adéquat pour promouvoir un produit d’assureur qui répond à un vrai besoin, bien que leur approche ne soit pas unanime sur le sujet. Certaines sont franchement partantes, d’autres plus réservées. Toutes savent que le défi sera de le faire accepter par les réseaux, et donc de le rendre présentable dans cet environnement de taux peu confortable. Certains experts sont prêts à les y aider. Reste à savoir comment les autorités de contrôle se comporteront face à la prise de risque sur les portefeuilles. Le rendez-vous est à prendre dans quelques mois après la sortie des textes prévus pour l’été. 2014 devrait être une année riche dans les chaînes de conception et marketing des opérateurs en assurance.