Les exigences prudentielles de Solvabilité 2 segmentent le marché de l’assurance

Bertrand De Meyer
Les assureurs mutualistes s’orientent vers les risques longs tandis que les assureurs capitalistes se concentrent sur la rentabilité technique et financière.
REA

Cyrille Chartier-Kastler, président de Facts & Figures, pose un regard presque nostalgique sur l’assurance en France : «Le secteur est devenu financier. » A l’occasion de la publication du 15e baromètre croissance et rentabilité des principaux groupes d’assurance en France du cabinet de conseil, il analyse les dynamiques à l’œuvre et estime que «le marché est en train de s’éclater entre assureurs capitalistes et assureurs mutualistes». «Solvabilité 2 avec ses exigences prudentielles accrues conduit à une financiarisation croissante du secteur de l’assurance. Seuls les mutualistes dotés de réserves significatives devraient progressivement porter des risques longs et/ou exigeants en marge solvabilité», conclut ainsi l’étude.
Assurance dommages

Pour en arriver là, Facts & Figures a compilé les résultats à fin 2020 des activités d’assurance en France sans prendre en compte la gestion d’actifs. En assurances dommages, le cabinet rapporte ainsi que les groupes capitalistes internationaux (Axa, Generali, Allianz, Aviva, Swiss Life) sont plus performants avec une part de marché en résultat net (45,7%) 1,5 fois supérieure à celle en chiffre d’affaires (30,1%) contre 0,83 pour les bancassureurs capitalistes et 0,72 pour les mutualistes multi-réseaux (Covéa, Groupama). Les RoE, ratios des bénéfices rapportés aux fonds propres de la banque, ressortent entre 12,1% et 16,5%, contre 6,1% pour le marché.

Au contraire, les groupes mutualistes multi-réseaux, qui représentent 26,6% du marché et 40,7% des fonds propres contre 19,1% du résultat net, affichent des RoE en dessous de la moyenne, aux environs de 2,7%. «Les opérateurs mutualistes capitalisent leurs résultats au niveau des fonds propres tandis que les assureurs capitalistes le font au niveau de leurs dividendes», commente Cyrille Chartier-Kastler. En moyenne, les mutualistes ont 1,5 à 1,9 fois plus de fonds propres que les assureurs. «Une scission du marché dans laquelle les branches longues à dimension non-internationale requérant des fonds propres sur du long terme intéressent de moins en moins les acteurs capitalistes est à l’œuvre», décrit Cyrille Chartier-Kastler. Ces derniers se concentrent ainsi sur les risques de particuliers, sur lesquels ils ont un pilotage du tarif plus fin, et surtout sur les grands risques pour mieux piloter la rentabilité technique et financière et distribuer des dividendes à leurs actionnaires.

Fonds euro

En assurance vie, c’est le comportement vis-à-vis du fonds euro qui traduit cette segmentation. «Avec Solvabilité 2 et les exigences induites de marge de solvabilité (SCR), le fonds en euro classique devient progressivement l’apanage des mutualistes disposant de réserves capitalisées», analyse le baromètre. Pour dégager une meilleure marge permettant de distribuer des dividendes aux actionnaires, le capital mobilisé pour ces exigences prudentielles devient un lourd handicap. En conséquence, les acteurs capitalistes «s’éloignent progressivement du fonds en euros classique et poussent d’autres modèles». Que ce soit les bancassureurs comme BNP Paribas Cardif qui s’oriente vers le fonds eurocroissance ou les groupes capitalistes internationaux comme Allianz qui pousse le fonds en euro à garantie de fidélité. Les assureurs mutualistes, eux, restent plutôt présents. «La transformation des contrats d’assurance vie ne se fait pas au regard des besoins des assurés mais par rapport aux exigences de fonds propres et donc de rentabilité pour les actionnaires», regrette ici Cyrille Chartier-Kastler

Du côté des résultats, les différences subsistent. Les groupes capitalistes représentent 80% du résultat net du secteur et 74% du chiffre d’affaires pour 63% des fonds propres. Les bancassureurs capitalistes, qui dégagent un total de 59% du résultat net du secteur, sont toutefois ici les grands gagnants avec une part de marché en résultat net 1,28 fois supérieure à celle en chiffre d’affaires.

TSDI

Mais la principale preuve de cette segmentation se trouve dans les TSDI, ces titres subordonnés à durée indéterminée que les organismes assureurs peuvent placer pour améliorer leurs ratios de couverture du capital de solvabilité requis. Il peut en effet s’agir d’une manière d’aller chercher des fonds propres quand on est un acteur mutualiste proche des limites prudentielles. Dans le cas d’un acteur capitaliste, un calcul financier s’opère entre le coupon et le niveau de RoE qui peut permettre de faire de l’optimisation financière en allant chercher des fonds propres extérieurs. 74% de ces titres sont concentrés chez des assureurs capitalistes.

Dernier signal fort de cette financiarisation : «après avoir massivement attaqué le secteur du courtage d’assurance, les fonds d’investissement s’intéressent désormais aux sociétés d’assurance elles-mêmes», constate Cyrille Chartier-Kastler.